Boris Cyrulnik est neuropsychiatre ; Bruno Humbeeck est professeur de psychopédagogie. Tous deux ont étudié l'humour et ont fait paraître des livres sur le sujet. Invités au micro de Daniel Fiévet dans "L'été comme jamais", ils ont analysé différentes formes de rires : retrouvez leurs explications ici.

Fou rire entre deux amies
Fou rire entre deux amies © Getty / Klaus Vedfelt

Rire à gorge déployée

"La personne abandonne toute défense, se lâche par rapport à l'autre" explique Bruno Humbeeck. C'est pour ça d'ailleurs que dans les mécanismes de séduction, l'adage stupide qui dit "femme qui rit, femme au lit" se base quand même sur quelque chose d'un tout petit peu subtil : effectivement, quand l'un des deux partenaires abandonne ses défenses, il semble que le terrain de la séduction est mieux engagé que s'il est complètement fermé en croisant les bras et en en se cachant pour rire.

Et quand on "meurt de rire" ou qu'on a un "fou rire", c'est parce qu'on a accepté cette forme de complicité complète avec un autre. 

Ce n'est pas un simple rire, c'est un rire qui va permettre à deux personnes d'abandonner complètement leur défense.

Le rire a une fonction solidarisante

"Le rire à une fonction solidarisante, donc un peu agressive" souligne Boris Cyrulnik : "si on rit ensemble, on est copains. Il y a un sentiment de familiarité. Mais ceux qui ne rient pas avec nous sont donc les étrangers et on les agresse un peu. 

Regardez dans un restaurant : si on est à une table où tous nos amis rient, on rit avec eux. Mais si les gens rient à la table d'à côté, leurs rires nous agressent. 

Donc il y a une fonction socialisante du rire, que les animaux pratiquent et que l'on met aussi en pratique. C'est une information sensorielle, ça n'est pas l'humour - mais c'est important quand même.

Bruno Humbeeck renchérit : 

Le rire permet de créer du lien ; il permet aussi d'en casser ou de mettre à l'écart. Et donc, ça doit être manié avec délicatesse et avec beaucoup d'intelligence.

Le rire de domination

"Beaucoup de dictateurs, de dominateurs, se servent du rire pour blesser, pour humilier les autres" rappelle Boris Cyrulnik. "Dans les régimes dictatoriaux, les dominants humilient les dominés en les ridiculisant." 

C'est aussi le rire de Donald Trump observe Bruno Humbeeck. 

On ne rit avec lui que si on partage sa cible. On n'a pas envie de rire avec lui si on n'a pas la même cible que lui. 

Le psychopédagogue cite aussi en exemple les blagues de blondes : "les blondes se croient obligés de rire des blagues dont elles sont les victimes, c'est un des plus gros mécanismes d'auto-affaissement de soi. D'ailleurs, les hommes utilisent toujours un groupe de façon à permettre à ne plus permettre à la personne de sortir de la relation d'humour parce qu'elle va être coupable, trois fois coupable : d'être blonde, supposée bête parce que blonde, et en plus elle n'a pas d'humour. Et donc elle est coincée. 

Ce sont des mécanismes qui vont permettre d'installer une domination, c'est pour ça qu'on doit dénoncer ces formes d'humour. 

Le rire de résistance

S'il existe le rire des dictateurs, il y a aussi celui des résistants. Par exemple, les Zazous, pendant la Seconde Guerre mondiale  : "c'étaient des jeunes gens qui ne prenaient pas la guerre au sérieux, qui achetaient des étoiles de David, les cousaient sur leurs costumes" explique Boris Cyrulnik. "Et à l'intérieur, au lieu d'écrire juif, il écrivait "Auvergnat", "Bachibouzouk" : ils écrivaient un mot pour faire rire, pour ridiculiser le dictateur. La Gestapo ne l'appréciait pas du tout et beaucoup de ces Zazous ont été en prison, parfois ont été maltraités et quelques uns ont été déportés parce que le rire de résistance avait une fonction de s'opposer à la loi du dictateur".

Bruno Humbeeck, lui, pense au "rire cubain" : "un rire tout à fait particulier qui permet à des personnes de sourire - pas de rire, parce qu'on ne pouvait pas le faire de manière trop explicite sans aller en prison - de sourire du régime, de le tourner en dérision".

Le rire d'impertinence

Certaines émissions le montrent très bien : vous mettez un animateur, vous l'invitez à glousser - pas à rire : à glousser, c'est-à-dire à rire de manière rebondie. Ce faisant, il libère sans faille l'agressivité de ses chroniqueurs.

Parfois, cela peut être terriblement agressif note Bruno Humbeeck : "Je me souviens avoir vu un jour Dupond-Moretti devoir quasiment défendre quelqu'un qui était invité sur le plateau, parce qu'il était agressé par les chroniqueurs. Cette agression est rendue supportable, en tout cas dans les formes même si elle ne l'est pas dans le fond, parce que vous avez ce rire d'impertinence. 

C'est un peu comme les smileys qui ponctuent des messages qui sont très, très limites et qui donnent beaucoup de pouvoir à celui qui émet le message comique... alors que le pouvoir doit être donné à celui qui le reçoit".

Le rire nerveux

"C'est une personne qui est très mal à l'aise" explique Boris Cyrulnik. "Pour apaiser son malaise, elle fait semblant de rire ou de glousser à la fin de ses phrases. Ça n'est pas un "vrai" rire, un rire de joie : c'est un rire qui révèle une tension anxieuse que la personne cherche à apaiser en faisant semblant de rire. C'est rire le temps de tension et de  crispation anxieuse.

L'humour pantalon

"L'humour pantalon (quand quelqu'un monte sur scène de manière pompeuse et que son pantalon se dégrafe et tombe), ça fait toujours rire" estime Boris Cyrulnik, "je pense qu'il n'y a pas beaucoup de gens qui sont capables de résister".

L'humour macabre

"Le rire peut être un mécanisme de défense" observe Boris Cyrulnik. Rire est alors "une manière de tenir à distance le drame puisqu'on provoque une autre représentation. On n'est pas soumis à l'immédiat du drame. On prend un peu de recul, on le métamorphose, on le dit autrement. On joue avec la représentation de la mort, de la maladie. Et cette distance fait qu'on en a moins peur".

Aller plus loin

Ecoutez l'émission L'été comme jamais avec Emma la Clown, Boris Cyrulnik et Bruno Humbeeck, au micro de Daniel Fiévet.

Lire Leçons d'humour, rire pour rebondir et L'Humour pour aider à grandir par Bruno Humbeeck

Lire Mais où est passé l’humour paru aux éditions de Boris Cyrulnik

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