Je me suis réveillé sans inquiétude à 4h30. J’ai rangé mes affaires. J’ai mis de l’ordre sur mon bureau. J’ai regardé chaque objet autour de moi, sans bien comprendre pourquoi ils étaient là. Un rapide inventaire de l’essentiel me déleste de cette tyrannie des babioles. À mi-voix je me dis ce vers de Gide «Déleste-toi. Ne laisse plus le poids du plus léger passé t’asservir.»

À 6h30 petit-déjeuner frugal. Comme nous l’a conseillé le docteur, je ne prends pas de café. Nous arrivons à l’aéroport à 7h. Nous avons 1h45 pour mettre en route notre expérience. L’embarquement a lieu à 9h. À 8h15 nous faisons la queue pour recevoir une injection de scopolamine. Cette alcaloïde tropanique a pour vertu de diminuer les nausées. Je n’aime pas recevoir ce genre de médication car elle altère les sens et la perception du jugement. Mais l’impesanteur vaut bien une piqûre.

À 9h François et moi sommes dans l’avion. Assis l’un à coté de l’autre comme deux écoliers incrédules. L’avion roule un peu sur la piste puis il décolle. L’efficacité et la montée du décollage me font tout de suite apprécier la qualité des pilotes. Ils sont vifs, tranquilles et assurés.

Space out Space
Space out Space © Tristan Jeanne-Valès

Quelques minutes après le décollage tout le monde s’emploie à mettre en route ses expériences. La carlingue bourdonne d’une ambiance feutrée et concentrée. Annonce « 10 minutes », je suis prêt. Je gagne ma zone d’expérimentation. Annonce « 1 minute », j’attache la jugulaire de mon cube et je positionne mon mouvement. Annonce « 30 secondes » , je vérifie mes appuis au sol. Annonce « 20 secondes », une mémoire d’enfance me traverse l’esprit. Pour admirer les cascades de Takamaka, je cours au milieu des fougères et des bois de couleurs envahis par la mousse. Annonce « 10 secondes », je chasse cette mémoire et je respire au présent. Annonce « 5, 4, 3, 2, 1 », j’attends. Annonce « cabré », un géant me plaque au sol. Annonce « 30° », je vacille, je tombe à genoux. Annonce « 40° », je me relève en grognant. Je reprends la lutte. Annonce « injection », le géant explose dans un cri. Son cri me traverse. Son cri m’efface. Son cri me soulève. Toutes mes cellules pépient. C’est une ondulation trémulante qui se propage dans tous mes nerfs. Je tremble d’un apaisement inconnu. Annonce « 20° », une seule note aiguë faite d’une multitude infinie de petits cris brefs et répétés me secoue. Annonce « 30° », le chant continue. Malgré ce tremblement important, je me sens très à l’aise. Annonce « ressource », un nouveau géant apparaît. Il me plaque au sol. Il étouffe les cris de ce corps tout juste réveillé. Je reste seul dans le silence d’une rage venue du fond des âges. Je respire profondément et je me replace dans la position de mon prochain mouvement.

Space out Space
Space out Space © Tristan Jeanne-Valès

La même expérience se répéta pendant toute la première séquence de parabole. Puis, calmement, mon corps trouva des parades pour affronter ce géant. Mes appuis furent plus fermes et plus souples. De nouveaux référents apparurent. Ce cri des cellules devenues folles d’être libres quelques secondes redeviendra une voix. Une voix économe de mots inutiles. La suite des séquences se déroula sans complications. Et, à la surprise générale des employés de Novespace, j’ai réalisé l’ensemble des séquences sans difficultés.

Space out Space
Space out Space © Tristan Jeanne-Valès

A l’atterrissage, Jean-Claude Bordenave, le commandant de bord, vient me voir. Il est heureux de ma réussite. Il m’a demandé de trouver les mots pour expliquer cette expérience. Encore étourdi, je lui en fais la promesse d’un sourire.

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