Boris Cyrulnik est neuropsychiatre ; Bruno Humbeeck est professeur de psychopédagogie. Tous deux ont étudié l'humour et ont fait paraître des livres sur le sujet. Invités au micro de Daniel Fiévet dans "L'été comme jamais", ils ont exprimé ce qu'étaient, pour eux, les limites du rire.

Pierre Desproges en mai 1987
Pierre Desproges en mai 1987 © Getty / Louis MONIER

"Peut-on rire de tout ?" interrogeait Pierre Desproges dans l'un de ses plus célèbres réquisitoires sur notre antenne. La question, depuis, a fait couler beaucoup d'encre (notamment sur les cahiers des lycéens en cours de philo...). Voici les réflexions de deux psys sur le sujet.

Peut-on rire à un enterrement ?

Non : Boris Cyrulnik est formel. "Le jour d'un enterrement, personne ne peut rire. Là, il faut pleurer. Il faut se solidariser avec l'endeuillé. Il faut pleurer avec lui, avec elle. 

A ce moment là, il est interdit de rire. Ça serait une blessure. 

Peut-on rire d'une chute ?

Boris Cyrulnik rapproche cela de l'humour pantalon : "quand quelqu'un monte sur scène de manière pompeuse et que son pantalon se dégrafe et tombe, je pense qu'il n'y a pas beaucoup de gens qui sont capables de résister au rire".

Donc oui, certaines chutes sont drôles, parce qu'elles créent un décalage entre le prestige affiché de la personne et le ridicule de cet acte. Mais attention, toutes les chutes ne sont pas drôles, souligne Bruno Humbeeck : "une personne âgée qui tombe et qui se brise au col du fémur, celui qui rit est un monstre, tout simplement. Lorsque les conséquences sont graves, aucune chute ne fait rire".

Peut-on rire d'Auschwitz ?

Oui et non, répond Boris Cyrulnik (rappelons que ses parents y sont morts en déportation).  A propos du film de Roberto Benigni La vie est belle, il s'agace : "C'est un film qui représente le déni. Il raconte Auschwitz mais ce qu'on voit, c'est une parodie. S'il avait montré les cadavres empilés, les cadavres ambulants, probablement on n'aurait pas pu rire. 

Le déni est un mécanisme de protection qui permet de moins souffrir, ou de ne pas souffrir, mais qui empêche le processus de résilience. Pour le processus de résilience, il faut affronter le réel et le transformer, soit par une œuvre d'art (l'humour fait partie des œuvres d'art) mais là, dans ce film, ça n'est pas Auschwitz qu'on voit mais le mécanisme de déni qui permet de supporter la représentation d'Auschwitz"

Pour autant, il reconnait qu'il a ri en regardant le film, par exemple quand Begnini montre comment le langage totalitaire finit par être totalement délirant, à la fois parfaitement logique et coupé du réel.

Charlie Hebdo peut-il tout se permettre ?

Bruno Humbeeck estime qu'on ne peut rire que lorsqu'il y a dénonciation d'un système, pas d'une personne. "Quand on fait une caricature d'un système, là, on peut pousser la moquerie très, très loin. C'est d'ailleurs ce que font beaucoup de journaux, mais dès qu'ils se trompent de cible, qu'ils visent un être singularisé, le rire devient beaucoup plus difficile à générer. 

Il cite en exemple à la couverture de Charlie Hebdo sur Stromae, "complètement déplacée, selon [lui], qui ne [l]'a pas fait rire du tout". On y voyait 'Papa, où t'es?', (d'après le tube du chanteur belge en 2013) et le papa découpé à la machette. Il faut savoir que le papa de Stomae est effectivement une victime du génocide rwandais. C'était dans le post-attentat, l'idée était de dire 'le rire peut aller jusqu'au bout ; on n'a pas fixé de limites'. Il y a une forme de provocation, mais c'était très déplacé. Et là, pour moi, on avait dépassé la limite très clairement. 

"La limite du rire est souvent individuelle"

"La limite du rire est souvent individuelle" estime Bruno Humbeeck. Selon lui, la question pertinente, c'est : "Est-ce que vous, ça vous fait rire ?" 

Je pense qu'il faut accepter que le rire est aussi une expérience culturellement marquée, mais singulière

"C'est l'exemple des blagues sur les blondes : les blondes qui se croient obligés de rire des blagues dont elles sont les victimes, c'est un des plus gros mécanismes d'auto-affaissement de soi. D'ailleurs, les hommes ne sont pas assez courageux pour faire des blagues blondes en seul-à-seul, ils utilisent toujours un groupe de façon à permettre à ne plus permettre à la personne de sortir de la relation d'humour parce qu'elle va être coupable, trois fois coupable : d'être blonde, supposée bête parce que blonde, et en plus elle n'a pas d'humour. Et donc elle est coincée. 

Ce sont des mécanismes qui vont permettre d'installer une domination, c'est pour ça qu'on doit dénoncer ces formes d'humour. 

Aller plus loin

Ecoutez l'émission L'été comme jamais avec Emma la Clown, Boris Cyrulnik et Bruno Humbeeck, au micro de Daniel Fiévet.

Lire Leçons d'humour, rire pour rebondir et L'Humour pour aider à grandir par Bruno Humbeeck

Lire Mais où est passé l’humour paru aux éditions de Boris Cyrulnik

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