[ Chaque vendredi, le journaliste Nicolas Filio lève le voile sur les images fausses ou trompeuses circulant sur le web ]

Précédé d'une tenace réputation de mangeur d'hommes, le requin ne peut guère compter sur les réseaux sociaux pour améliorer son image.

Photomontage réalisé à partir d'une photo de requin
Photomontage réalisé à partir d'une photo de requin © Mike Parry - 2011

Alex Hayes , surfeur australien de 17 ans, n'a pas peur des requins. Il l'a montré il y a deux semaines en mettant en ligne sur son compte Instagram une photo où on le voit debout sur sa planche à quelques centimètres d'un volumineux squale. La photo a rapidement gagné une grande popularité sur les réseaux sociaux et a été reprise par plusieurs médias britanniques et australiens.

Il s'agissait en fait d'un montage , ce qu'un internaute avisé a démontré en retrouvant la véritable photo de l'animal. Interrogé par Mashable, un site américain dédié aux nouvelles technologies, Alex Hayes a déclaré qu'il aurait aimé avoir un copain requin et se balader tranquillement avec, mais que c'est plutôt improbable et qu'il a donc tout inventé avec l'aide d'un ami. Il pensait que le canular était assez « évident », mais « les gens croient tout ce qu'ils voient sur internet », commente le jeune homme.

Se faisant plus grave, il ajoute :

C'est vraiment horrible, la façon dont les requins sont présentés comme d'aveugles machines à tuer. Après tout, c'est leur océan et nous nous immisçons dans leur environnement. C'est à nous de connaître les risques, d'apprécier l'océan tel qu'il est et de respecter la mer et ses créatures.

Les attaques de requins dans le New Jersey en 1916 et le film Les Dents de la mer en 1975 ont largement construit la légende du mangeur d'hommes. Il tue en fait moins de 10 personnes par an, quand le moustique en fait mourir plus de 700 000. Mais on rencontre assez peu l'insecte dans des montages photo censés vous faire dresser les cheveux sur la tête. Alors que le requin…

On le retrouve régulièrement incrusté dans des images à sensation, après des inondations, comme cette photo prise dans le métro de Toronto, au Canada, en juin 2012.

Les « requins dans le métro » ont depuis beaucoup voyagé : à New York après l'ouragan Sandy, au Koweït où l'image a été partagée avec une histoire d'aquarium qui se serait brisé et aurait libéré les animaux, et plus récemment en Australie après de violents orages.

L'équivalent version routière est peut-être encore plus populaire en période d'inondations :

Encore repéré le mois dernier au Texas, le canular est né à Porto Rico en 2011. Il utilise une très belle photo, non moins inquiétante de Thomas P. Peschak .

En ajoutant artificiellement un requin à sa photo, Alex Hayes a fait preuve de retenue, si on compare sa composition avec celle-ci, très populaire dans les diaporamas des « meilleurs photobombs d'animaux » [NB : le « photobomb » décrit l'apparition soudaine d'un humain ou d'un animal dans le champ de l'appareil photo] :

Dans un genre très similaire, cette image, qui circule depuis 2006, date à laquelle elle a remporté un concours de photomontages sur le thème des vacances qui tournent mal.

L'effroi augmentant avec la taille du requin, une autre photo connaît le succès sur internet : celle d'un requin préhistorique de 15 tonnes qui aurait été capturé au large du Pakistan.

La photo est réelle, mais elle montre un animal pêché en Afrique du Sud en 2009 , qui mesurait 4,3 mètres et pesait quelque 700 kilos.

C'est à croire que les requins ne sont pas assez gros pour alimenter tous nos fantasmes . Pour se faire peur, il faut donc s'imaginer que des squales géants issus de la Préhistoire ont survécu et hantent encore les fonds marins. La théorie n'émane pas d'internautes dérangés, elle a été nourrie par une chaîne de télévision à caractère éducatif, Discovery Channel.

Chaque année, la chaîne organise sa "Shark Week ", une semaine de documentaires dédiés aux requins. Mais en 2013, l'un des programmes diffusés clamait que le mégalodon , ce requin éteint depuis quelque 2 millions d'années ans, était peut-être toujours vivant. Pour preuve notamment, une photo issue d'archives nazies montrant la première nageoire dorsale et la queue d'un gigantesque squale à proximité d'un sous-marin allemand. La photo était fausse. De même que le scientifique suivi pendant tout le reportage : un acteur, en réalité.

En 2014, Discovery Channel en a remis une couche sur le mégalodon. Et les témoignages de scientifiques outrés par les informations inexactes répandues par la chaîne se multiplient. Dans sa volonté de divertir, la chaîne n'hésite plus à doper ses documentaires au sensationnalisme . Elle court ainsi le risque d'amplifier l'image du prédateur sanguinaire qui colle déjà au requin, et donc de saper les campagnes menées pour la conservation de l'animal. Chaque année, l'homme en tue environ 100 millions.

Vous pouvez me signaler les images fausses ou suspectes que vous voyez passer sur Internet cGFyIG1haWw= ou sur Twitter :

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