Avril 1917 : près de 200 000 soldats sont tombés sur le Chemin des Dames, lors de la Première guerre mondiale. Noël Genteur raconte avec émotion et douceur cette terre de douleur…

Le Chemin des Dames, dans l'Aisne... Ce qui reste de l'ancien Craonne, village complètement détruit en 1917
Le Chemin des Dames, dans l'Aisne... Ce qui reste de l'ancien Craonne, village complètement détruit en 1917 © AFP / Gérard Guittot / Photononstop

Le Chemin des Dames, tristement célèbre

Le Chemin des Dames sépare la vallée de l’Aisne de celle de l’Ailette. Ici, les "Dames" dont il est question, ce sont Victoire et Adélaïde, les filles de Louis XV qui empruntaient ce chemin pour se rendre au château de la Bove.

Mais l’Histoire a retenu l'existence de ce chemin des Dames pour le massacre des troupes françaises durant la Première Guerre mondiale : entre le 16 et le 29 avril avril 1917, ce sont 96 000 Français qui ont été massacrés en l'espace de dix jours pour un gain de terre insignifiant. Et certainement autant côté allemand...

Impressionnants alignements de tombes des soldats tombés sur le Chemin des Dames…
Impressionnants alignements de tombes des soldats tombés sur le Chemin des Dames… © AFP

Comment vivre aujourd'hui, cultiver, avec cette histoire ?

Ici la terre est nourrie d'un engrais particulier : par la pourriture des corps et celui de l'azote des explosifs et du salpêtre.

Noël Genteur est un agriculteur bio qui travaille et vit dans le vallon de Bonneval, sur le chemin des Dames. Toutes les terres de son exploitation sont dans le No Man's Land qui séparait les Allemands des Français. Il explique au micro de Denis Cheissoux dans CO2 mon amour :

Il faudra quatre à cinq générations pour revenir à un aspect visuel et agronomique à peu près normal. Sur la microbiologie c'est pas du tout ça : le sol a été complètement perturbé.

Noël Genteur, Agriculteur bio à Craonne, sur le Chemin des Dames
Noël Genteur, Agriculteur bio à Craonne, sur le Chemin des Dames © Radio France

Au XIXe siècle, sur cette terre de Craonne, il y avait des maraîchers et des vignerons. Les obus ont mélangé la roche mère, en dessous, avec les surfaces ; c'est devenu une terre pleine de cailloux... "Juste avant la Guerre 1914 - 1918, ce n'était pas du tout ça, ils travaillaient la terre à la main, ils bêchaient... Il n'y avait pas du tout de corps étrangers" explique Noël Genteur.

La guerre a laissé comme héritage tout ce qu'elle ne veut pas digérer : les cartouches, les obus, les éclats d'obus, les mortiers, les chevaux de frise, des vieux fusils... [...] ce qui représente la folie des hommes [...] Il y en a partout.

Et parfois ces restes de la guerre cassent les machines agricoles, crèvent les pneus des tracteurs : "Il y a un endroit où on ne peut pas arracher les pommes de terres avec les machines tellement il y a de pierres. C'est une conséquence de la guerre qui va durer encore des siècles parce qu'il n'y a plus personne pour ramasser les pierres."

L'attaque des fantassins français sur le Mont des singes en Picardie (Chemin des Dames) dans le cadre de l'offensive Nivelle au printemps 1917
L'attaque des fantassins français sur le Mont des singes en Picardie (Chemin des Dames) dans le cadre de l'offensive Nivelle au printemps 1917 © AFP

Des anciens combattants lui ont raconté : "Il y avait des talus de morts [tout le monde tombait quasiment à la même place]. On se cachait derrière les corps des copains".

On lui a dit, aussi :

Le 16, 17, 18 avril 1917, il y a des gars qu'on a enterré trois fois vivants dans la même journée. Vous imaginez ?

On comprend les mutineries des jeunes soldats... ou ceux qui choisissaient de se faire geler les pieds (donc de se faire couper les pieds) plutôt que de retourner au front.

Il arrive un moment où la seule communication que les anciens combattants ont avec nous, ce sont les larmes. Ils ne peuvent plus dire.

Louis de Cazenave (1897-2008), dernier survivant français de la bataille du Chemin des Dames au cours de laquelle plus de 100000 hommes ont été tués en quelques jours au printemps 1917.
Louis de Cazenave (1897-2008), dernier survivant français de la bataille du Chemin des Dames au cours de laquelle plus de 100000 hommes ont été tués en quelques jours au printemps 1917. © AFP

Au total, ce sont près de 200 000 disparus (côté français et allemands) qui reposent aujourd'hui dans le Chemin des Dames... Au micro de Denis Cheissoux, Noël Genteur se met à rêver : "Si par une forme de miracle, ils se levaient, peut être qu'on gagnerait une forme de sagesse qu'on n'a pas réussi à gagner après deux guerres mondiales. En fin de compte, c'est ça le drame: c'est cette chaîne de douleur qu'on arrive pas à casser. C'est pas le bruit du canon qui est le plus terrible. C'est ce que le canon a causé après".

Une terre tellement martyrisée qu'on ne veut pas en rajouter…

Cette histoire de la terre est aussi ce qui a amené Noël Genteur à l'agriculture bio :

Pour faire du bio maintenant, il faut avoir une certaine dose d'inconscience, ou un excès de passion pour la terre - et en même temps un certain désintérêt pour l'argent.

Il cite aussi son grand-père : " « Celui qui plante une épine, il ne peut pas récolter de pommes ». À 80 ans, un paysan plante encore des arbres pour les générations à suivre. C'est ça, la vraie paysannerie. Eux, on leur a tout détruit. Et ils ont gardé cet espoir-là, cette force de la vie. C'est le contraire de leur société maintenant. Maintenant, on veut avoir du profit avant d'avoir travaillé."

Craônne
Craônne © Davide Del Giudice/Demotix/Corbis

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