[TRIBUNE]Autopsie d'une photo ouvre ses colonnes au photographe, Michel Setboun, pour enrichir la réflexion sur l'impact et le rôle des images dont Daech et autres groupes terroristes nous abreuvent chaque jour. Homosexuels jetés du haut d'un immeuble, exécutions et décapitations, discours de propagande... ont désormais envahi nos réseaux sociaux. Faut-il montrer ces images ?

8 octobre 2014 - Sanliurfa, Turquie. Le groupe Etat Islamique progresse, notamment sur la ville de Kobané.
8 octobre 2014 - Sanliurfa, Turquie. Le groupe Etat Islamique progresse, notamment sur la ville de Kobané. © Barbaros Kayan/Depo Photos/ZUMAPRESS.com/MAXPPP

Face à cette abondance d'images, cette tribune semble salutaire et nous aide à prendre de la distance. Michel Setboun a travaillé jusqu'en 1983 pour l'agence SIPA : il a couvert la révolution en Iran, la lutte d’indépendance en Angola, l’Afghanistan, la guerre Iran-Irak, puis la guerre civile au Liban. Depuis 1991, il est photographe indépendant.

Guerre des images… images de la guerre : snuff movie à la Daech

Il faudrait dépasser les invectives du style, les cons, les barbares, etc. Et s’interroger sur le rôle de ces images de barbarie dans la propagande de Daech. Réfléchir à notre rapport à l’image.

L'image, le droit à l'image, la liberté d'expression, d’information, sont bien au coeur de cette « guerre » qui est aussi médiatique.

Le snuff movie (ou snuff film ) est un film, généralement pornographique, qui met en scène la torture et le meurtre d'une ou plusieurs personnes. Dans certains films, on peut aussi voir le viol, la torture et le meurtre réel d’enfants. Ces films sont distribués sous le manteau ou sur des sites internet sélectionnés. Comme Mr Jourdain faisait de la prose sans le savoir, Daech est devenu un producteur de snuff movies… sans le savoir.

Dans sa dernière production, il met en scène un enfant et en fait un bourreau. Mais Daech n’est pas une entreprise pornographique souterraine : c’est d’abord une organisation politique, avec une stratégie. Les «snuff movies » de Daech visent plusieurs buts :

1 - Nous montrer qu’ils sont tout puissants et qu’ils nous emmerdent. 2 - Nous montrer qu’ils ont un pouvoir de vie et de mort à l’égal de Dieu. 3 - Déclencher une réaction de dégoût de notre part, nous radicaliser, nous pousser à réagir par l’émotion au lieu de réfléchir.

Et ça marche : à chaque nouvelle mise en scène barbare,ils nous font réagir . On peut se demander ce que sera leur prochaine provocation. Ne cherchons pas, Daech veut se faire passer pour le diable, ce qu’il n’est pas… Mais ils nous manipule avec une facilité déconcertante.

La peur du diable

La France aime les chefs, Hollande est remonté dans les sondages en quelques jours. Ce qu’il n’a pas réussi à faire avec sa politique économique, les islamistes lui ont offert sur un plateau. Demain, la France votera une loi de type "Patriot Act " sans aucun problème. Aujourd’hui 42 % de la population est d’accord pour réduire la liberté d’expression. C’est le moment ou jamais de ressortir la déclaration de Benjamin Franklin sur la liberté :

Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux. (Benjamin Franklin)

Pourtant personne ne se pose la question : faut-il montrer ces images ? Ces images, nous en avons besoin, car elles nous donnent raison. Elles nous confortent dans notre idée qu'il est nécessaire de combattre ces "barbares ", cette lie du genre humain, qui nous déclarent la guerre par leurs images. Mais cela nous fait oublier l’essentiel. L’islamisme est un fascisme comme les autres qui cherche à imposer son idéologie par la force.

Avec le snuff movie, nous agissons en accros de l'info, en voyeurs . En attendant le prochain épisode, car il y aura un prochain épisode, les scénaristes de Daech vont devoir se creuser un peu la tête avant d'exploser celle des autres. Tout cela justifie notre intervention dans la région, la boucle est bouclée. Provocation, réaction, surenchère… Les images sont bien au coeur de toutes les guerres récentes.

L'utilisation des images fait partie de la panoplie des armes au même titre que la kalachnikov.

J'ai déjà écrit au sujet des images de l'assassinat du policier. Cet assassinat s'est passé chez nous. Notre regard est différent. Dans le premier cas, nous pensons que ces images sont de l'information pour comprendre la barbarie de l'ennemi. Dans le second cas, Hollande et Valls ont déclaré que la publication et la diffusion de la mise à mort du policier sont indécentes. Je ne suis pas du tout d'accord, car cela sous-entend que les concitoyens ne sont pas capables de discernement (ce qui est possible), que seules nos élites, la police, les journalistes sont aptes à visionner ces images.

Je crois que la vidéo de l'assassinat du policier est aussi nécessaire , même si cela pose problème, justement cela permet d'en parler. La douleur des familles, bien compréhensible, ne justifie pas une interdiction. Car il faudrait se poser la question sur les images des camps de la mort, qui sont aussi indécentes, et qui pourraient heurter aussi les familles des victimes. Personne ne se pose cette question . Ces images sont nécessaires à notre mémoire collective. Personne ne songe à censurer une image à la demande d'une famille. Car cela concerne l'humanité.

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Les temps changent

L’image a joué un rôle essentiel dans les guerres du 20ème siècle. Au Viêt Nam, par exemple. Curieusement le fascisme allemand , à l’inverse de Daech, n’a pas voulu s’imposer par l’horreur, il a tout fait pour cacher les images des camps de la mort. Les images de la propagande allemande étaient des images de pur bonheur de style stalinien.

Daech utilise aussi des images à des fins de propagande, mais ils ont choisi un mode de communication inverse:la provocation . Faire réagir l’autre. Comme au judo, il suffit d’utiliser la force de l’autre pour le renverser. En nous montrant des images insupportables, Daech désire déclencher la «guerre des civilisations », chère à la droite américaine.

C'est "oeil pour oeil, dent pour dent". Image pour image.

Vous nous attaquez avec vos caricatures du prophète. Nous vous répondons avec nos images barbares. Pour Daech, les êtres humains ne comptent pas, seul le message compte.

Michel Setboun

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