Le terme de "mentrification" ne vous dit sans doute rien, il a fleuri sur internet il y a quelques mois. Ce néologisme désigne l'invisibilisation des femmes dans l'Histoire. Elles ont pourtant eu un rôle clé notamment dans le développement de l'informatique.

La physicienne Lise Meitner (1878-1968) a découvert la fission nucléaire, mais c'est son partenaire masculin qui a obtenu le prix Nobel pour leurs travaux.
La physicienne Lise Meitner (1878-1968) a découvert la fission nucléaire, mais c'est son partenaire masculin qui a obtenu le prix Nobel pour leurs travaux. © Getty / Walter Sanders

"Le rôle des femmes dans l'histoire a été dissimulé derrière des phallus" : dans un article du journal britannique The Guardian, publié fin mai, Van Badham ne mâche pas ses mots. La chroniqueuse y développe le concept de "mentrification". Le terme a été inventé par des internautes sur un forum de discussion en ligne en septembre 2018. Partagé ensuite sur Twitter par un fan de Star Trek, l'expression s'est répandue sur la toile.

En clin d’œil au concept de gentrification, qui désigne l'embourgeoisement des quartiers populaires, la "mentrification" désigne ainsi l'invisibilisation des femmes dans l'histoire. "Il suffit de connaître l'histoire du développement de l'informatique, mené par des femmes, pour se rendre compte que le récit a été repeint à la testostérone" ironise Van Badham.

"L'Histoire n'a pas retenu leurs noms"

"Au début du développement des ordinateurs, après la Seconde guerre mondiale, aux États-Unis et au Royaume-Uni, les femmes étaient nombreuses dans la programmation et le calcul informatique" explique à France Inter Isabelle Collet, sociologue à l'université de Genève et ancienne informaticienne.

Le premier programme informatique a été développé par une femme, Ada Lovelace, au XIXe siècle. Grace Hopper a inventé la compilation, un procédé informatique fondamental qui permet de traduire le langage machine dans un langage formalisé mais proche de l'anglais, ce qui a permis de développer l'informatique de gestion. "Ce sont des avancées majeures. Ces femmes ont eu un rôle pionnier mais l'Histoire n'a pas retenu leurs noms" regrette-t-elle. 

Une actrice hollywoodienne à l'origine du Wifi

L'exemple typique d'une femme dépossédée de sa création scientifique est sans doute Hedy Lamarr. Cette actrice hollywoodienne des années 1930, connue pour sa vie sexuelle sulfureuse, a inventé la technique du saut de fréquence, utilisée dans le GPS et le Wifi. "L'armée américaine a récupéré son brevet et a exploité sa découverte juste après la Seconde guerre mondiale. Son génie n'a été reconnu que des dizaines d'années plus tard. Jusque-là, on ne se souvenait d'elle que comme la plus belle femme du monde" souligne Isabelle Collet.

Le rôle de l'actrice hollywoodienne Hedy Lamarr dans le développement de la technologie Wifi n'a été reconnu que des décennies plus tard, trois ans avant sa mort.
Le rôle de l'actrice hollywoodienne Hedy Lamarr dans le développement de la technologie Wifi n'a été reconnu que des décennies plus tard, trois ans avant sa mort. © AFP / Leemage

Comment expliquer que de nombreuses femmes soient tombées dans les oubliettes de l'Histoire ? "Au début, la programmation n'était pas un domaine valorisé, d'où le terme de software engineering en anglais" raconte la sociologue Isabelle Collet. C'était un métier très féminin, investi par des mathématiciennes autodidactes. Mais quand les logiciels ont commencé à avoir un rôle déterminant, l'informatique s'est professionnalisé et les femmes en ont été chassées." Pour la chroniqueuse du Guardian Van Badham, la "mentrification" désigne plus largement "le maintien des structures de pouvoir. [...] La culture traditionnelle reste masculine."

Il faut donc casser les stéréotypes de genre qui assignent un sexe à chaque profession pour Isabelle Collet : "Il faut montrer que les inégalités sont des constructions sociales. Il y a un grand mouvement dans les études de genre pour exhumer le rôle des femmes en sciences, dans les arts, en littérature. Certaines autrices du XVIIe siècle par exemple avaient pignon sur rue, mais leur nom a été complètement oublié aujourd'hui."

La Nasa honore les "figures de l'ombre"

Les mentalités commencent à évoluer. En 2009, une journaliste britannique a lancé la journée Ada Lovelace, pour rendre hommage à cette brillante mathématicienne. Le 12 juin 2019, la Nasa a rebaptisé la rue où se trouve son siège à Washington en l'honneur de trois mathématiciennes noires des années 1960 dont le travail s'est révélé précieux dans la conquête spatiale américaine. Leur histoire a été racontée dans le film Les Figures de l'ombre.

À Paris, la Gaîté lyrique propose depuis le 14 mars et jusqu'au 14 juillet une exposition intitulée "Computer GRRRLS". Elle retrace l'apport des femmes dans l'histoire du numérique. La marque allemande de surligneurs Stabilo Boss a surfé sur la vague et lancé une campagne de publicité en juin 2018 pour mettre en valeur trois femmes reléguées au second plan dans l'Histoire.

La campagne "Highlight the remarkable" de Stabilo Boss a été lancée à l'été 2018 en Allemagne.
La campagne "Highlight the remarkable" de Stabilo Boss a été lancée à l'été 2018 en Allemagne. / DR

Parmi elles, deux scientifiques : Katherine Jonson, mathématicienne pour la Nasa. Ses travaux ont permis à Apollo 11 de retourner sur Terre. Lise Meitner a découvert la fission nucléaire, ce qui a valu à son partenaire masculin d'obtenir le prix Nobel.

Au-delà du seul champ scientifique, le travail de la dessinatrice Pénélope Bagieu a également permis de mettre en lumière des femmes héroïques dont le rôle a été invisibilisé dans l'histoire. Sa bande-dessinée Les culottées dresse par exemple le portrait de la gynécologue de l'Antiquité Agnodice, la danseuse et résistante Joséphine Baker ou encore la volcanologue Katia Krafft.

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