Quels sont les enseignements à tirer depuis le reconfinement ? Au micro de Laure Adler, dans l'émission "L'Heure bleue", l'anthropologue partage son analyse sur la pandémie du Covid-19, le rapport à la peur et la banalisation de l'exception que suscite inexorablement, selon lui, la politique sanitaire actuelle.

Michel Agier pour son tout dernier livre "Vivre avec des épouvantails, le monde, les corps, la peur" (Éditions Premier Parallèle)
Michel Agier pour son tout dernier livre "Vivre avec des épouvantails, le monde, les corps, la peur" (Éditions Premier Parallèle) © James Startt

Michel Agier vient de publier son tout dernier livre Vivre avec des épouvantails, le monde, les corps, la peur (Éditions Premier Parallèle) dans lequel il partage une analyse fine de la situation sanitaire actuelle. Une réflexion qu'il mène maintenant depuis le premier confinement, réfléchissant aux nombreux effets pervers que suscite en permanence le climat de peur et d'incertitude lié à la pandémie. L'auteur n'oublie jamais de confier ses moindres émotions et sensations à cet égard. Il rappelle combien il est important de réfléchir à ce que chacun peut faire, certes dans son individualité, pour mieux sauvegarder l'altérité et ne pas céder à la politique de la peur que l'Etat contribue, selon lui, à instiller en prétendant vouloir à tout prix sauvegarder la vie humaine : 

"Nous vivons un vrai moment historique" 

Michel Agier : "On le voit bien maintenant avec le deuxième confinement, et la préparation sans doute d'un troisième, d'un quatrième… confinement… Peut-être que ça changera, qu'il y aura un moment où on aura des politiques sanitaires qui suggèreront de ne plus faire de confinement général, mais bien d'agir sous d'autres formes particulières. 

Nous sommes encore, partout dans le monde, en plein apprentissage du fait de "vivre avec le virus", de "faire avec"

Devant cette espèce de domination qui règne dans les esprits, d'un moment plus que jamais biopolitique, qui consiste à penser que la vie est supérieure à tout, des gens protestent et demandent plus d'égalité : du moins que tout le monde soit traité également face à cette contrainte, ce qui n'est toujours pas le cas. 

Quand les protestations interviennent, cela veut souvent dire que la politique sanitaire se normalise et que nous commençons à intégrer ce phénomène dans notre existence. 

Ce qui veut dire aussi qu'il n'y a pas de "monde d'après" car le monde d'après est déjà là

Si on parle d'un monde d'après, c'est pour pouvoir éventuellement former des rêves, former des projections, se prémunir contre l'incertitude et l'inconnue.

Nous vivons un moment historique parce que c'est le moment où nous pouvons redéfinir dans quel monde nous vivons, où nous avons appris à cultiver une relation différente au corps, où les frontières globales se redéfinissent et les peurs ont instillé une place profondément différente. Ces trois élément-là redéfinissent ce qui est véritablement en train de se mettre en place actuellement".

La grande majorité des gens a seulement le sentiment d'entendre ce qui se passe sans jamais rien voir

"On ne perçoit que ce qu'on entend et ce qu'on voit à travers les chaînes d'info continue où, parfois, la réalité se confond avec la fiction. Et on n'est pas sûr que ce qu'on voit, soit exactement la réalité. C'est à la fois un évènement monstrueux, énorme, monumental, planétaire et pourtant, à moins d'être soi-même personnel soignant, à moins d'être soi-même malade ou d'être proche de personnes qui ont été malades ou qui sont décédées, pour la grande majorité des gens, on ne voit rien, on entend seulement des choses, on entend des commentaires, on voit des images, des hôpitaux qu'on ne voit plus exactement comme le premier confinement avec aussi des grandes avenues, des très grandes métropoles complètement vides. 

On voit bien qu'il s'est passé quelque chose qui ressemble à des fictions d'apocalypse, mais on ne voit rien. On en entend parler, d'où l'importance de la parole en général dans cet événement, des commentaires, des rumeurs mais on ne se sent pas au contact avec une réalité physique, matérielle qu'on peut sentir directement".

L'exception est en train de devenir ordinaire 

"Nous n'applaudissons plus tous les soirs à 20 h le personnel soignant parce que l'exception est en train de rentrer dans l'ordinaire… Les réactions qui ont glorifié, et à juste titre, le personnel médical pendant tout le premier confinement correspondaient à ce qu'on voyait justement dans les médias et qu'on ne voit désormais plus. On voyait tous les jours le personnel médical mobilisé qui, pourtant, manifestait déjà les mois précédents pour sauver l'hôpital. Le personnel a obtenu des primes de salaire, mais finalement il n'y a pas eu de très grande réforme en faveur de l'hôpital

La politique de la peur fait désormais partie de nous. Elle rend compte de nos contractions face à cette épreuve car, par exemple, on applaudit quand les politiques préconisent de fermer les frontières nationales quand d’un autre côté on oublie soudainement de considérer la question de l’optimisation des moyens des hôpitaux.

Ce rite-là des applaudissements des personnels médicaux ne se fait plus parce que l'évènement est devenu beaucoup plus ordinaire. Comme, par exemple, le port du masque qui ne semble plus faire polémique parce qu'on a fini par l'intégrer comme un usage essentiel et courant. 

Dans cette période de second confinement, nous sommes dans une situation qui ne s'est pas encore tout à fait banalisée. Nous sommes dans une espèce d'entre-deux". 

La première réponse est souvent de fermer les frontières…

"C'est effectivement la réaction habituelle et on l'a bien vu dès les débuts du premier confinement en France. Finalement, les États nations se sont rendus compte qu'ils ne savaient vraiment faire qu'une chose en période de crise : fermer les frontières nationales. 

C'est souvent le premier signe par lequel les hommes politiques entendent rassurer les populations

Si on le fait pour rassurer, c'est qu'on reconnaît d'une certaine manière que c'est une politique de la peur. Une politique non pas qui endigue directement le virus mais qui se préoccupe de répondre à une certaine peur dont les politiques craignent de devenir les responsables. 

Pourtant, la première frontière du virus est celle du corps

Quand on regarde les frontières exactes du virus, on s'aperçoit que ça n'a rien à voir avec les frontières nationales. Je pense qu'on n'a pas suffisamment réfléchi à cet élément-là, celui de notre corps, de notre peau, de nos muqueuses qui sont les premiers points frontières essentiels pour lesquels nous devons nous prémunir les uns des autres physiquement". 

La dernière frontière à ce jour, pour nous, humains, c'est d'être terrien car la pandémie est globale

La distance physique ne doit pas être vécue comme une distance sociale 

"C'est une énorme erreur d'affirmer cela, mais cet argument-là a pourtant été essentiellement interprété de la sorte par la majorité des personnes. C'est pourquoi il a pu paraître que refermer les corps consistait en réalité à refermer les sociabilités. La preuve en est, au début du premier confinement, d'alimenter cette sociabilité essentiellement via les usages numériques. 

Les gens s'y sont même fatigués et se sont aperçus que rien ne pouvait remplacer la présence et la relation avec les autres, l'altérité car le propre des humains c'est d'avoir besoin des autres et c'est le corps qui en subit l'épreuve".

La nécessite d'une politique globale à l'échelle planétaire

"Le niveau d'intervention préconisé, c'est désormais le corps individuel alors que seule une politique mondiale gouvernant avec un principe d'organisation de la santé et d'organisation de la lutte contre le virus pourrait améliorer les choses. Sauf que les intérêts des Etats sont supérieurs à l'intérêt global.

Cela pose le problème d'une cosmopolitique. Pour être suffisamment efficace, la logique sanitaire a besoin d'une politique-monde. On oublie trop souvent que c'est à l'échelle mondiale que ce virus existe, et que comme beaucoup d'autres problématiques, on n'aborde trop souvent à l'échelle nationale comme les migrations ou encore le climat…

La santé globale doit se résoudre à l'échelle mondiale

Que pouvons-nous faire de nos peurs ? 

"Je m'oppose, je me révolte contre le gouvernement de la peur mais pas contre la peur elle-même. Avoir peur est une chose normale. Le principe même de l'humain dans le monde, c'est d'avoir peur et c'est comme ça que nous percevons notre place dans le monde. Les peurs existentielles (la mort, la violence, la maladie…) sont là pour nous alerter. Mais la peur n'est pas forcément de bonne conseillère. Lorsque les peurs deviennent socio-politiques, on s'aperçoit qu'on peut avoir de très mauvais réflexes comme fermer les frontières nationales, confiner toute une population. 

En fin de compte, tout cela n'est pas une politique sanitaire, c'est une politique de la peur

Ce que nous pouvons faire de nos peurs, c'est les transformer, par exemple sous des formes artistiques, sous des formes comiques, de sorte à les rendre objectives et essayer de s'en extraire le plus de nous-mêmes, de notre corps et de notre esprit. Il faut s'inspirer de Michel Foucault : se soucier de soi-même parmi les autres, pour le bien des autres. L'idée du souci de soi l'est autant que celui des autres. Encore plus en ce moment où nous sommes, pour beaucoup, appelés à être repliés sur nous-mêmes et chez nous. Il faut continuer à essayer de sortir de soi pour se voir soi-même parmi les autres. 

Il faut renverser la peur par quelque moyen que ce soit et reconstruire l'altérité

Aller plus loin 

🎧 RÉÉCOUTER - L'heure bleue : Michel Augier, anthropologie d'une pandémie

📖 LIRE - Michel Agier : Vivre avec des épouvantails, le monde, les corps, la peur (Éditions Premier Parallèle)

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