Pour Aïda N'Diaye, en faisant presque l’expérience réelle de ce qui pour Rawls n’était qu’une expérience de pensée, et à l’épreuve douloureuse des faits, nous savons désormais que certaines professions méritent un meilleur salaire et davantage de reconnaissance sociale. Voici pourquoi.

Est-ce que l'épreuve de Covid-19 nous a rendus plus équitables, plus justes ?
Est-ce que l'épreuve de Covid-19 nous a rendus plus équitables, plus justes ? © Getty / Plattform

Aïda N'Diaye est agrégée de philosophie et journaliste à Philo Magazine. Retrouvez ici son intervention donnée à l'antenne dans Grand bien vous fasse, l'émission d'Ali Rebeihi.

C’est fou, quand même, comme les choses changent. Hier, on ne pouvait pas prononcer le mot retraite à un diner sans que les convives les plus aimables ne se transforment en fous furieux. Aujourd’hui, l’idée d’une meilleure redistribution des richesses semble faire consensus. Hier, la vie des stars fascinait des milliers de followers sur Instagram. Et aujourd’hui, le #guillotine fleurit en réaction aux vidéos de confinement parfois gênantes de certaines célébrités.

La crise sanitaire que nous avons traversée semble donc avoir mis tout le monde d’accord : il y a un niveau d’inégalités qui est insupportable.

Et j’ai l’impression que nous allons donc enfin pouvoir trancher le débat philosophique sur la justice sociale. Comment établir clairement ce qu’est une juste répartition des richesses ? Comment déterminer ce que chacun mérite ? Réussir à penser ce qui est juste de manière objective ne va pas de soi tant il semble que nos conceptions de la justice varient.

Selon l’exemple pris par le philosophe américain Nozick par exemple, il n’est pas juste de taxer la fortune, même considérable, d’un basketteur devenu millionnaire : cela porterait atteinte à sa liberté car il mérite sa richesse acquise notamment par son travail et par des échanges consentis.

Il ne va donc pas du tout de soi qu’une société inégalitaire soit nécessairement injuste et c’est bien là l’un des points d’achoppement qui a animé le débat philosophique sur la justice sociale pendant des décennies. 

Or, que s’est-il passé avec la pandémie ? 

Et bien je pense que nous avons vécu une situation qui s’apparente à ce qu’un autre philosophe américain, John Rawls, appelle la position originelle. La position originelle est une situation fictive, dans laquelle les individus, abstraction faite de ce qui différencie leurs intérêts et donc leurs conceptions de la justice, pourraient enfin se mettre d’accord sur des principes communs de justice. 

Alors bien sûr ce que nous avons vécu n’avait rien de fictif, mais la pandémie nous a bel et bien placés dans une position de dépouillement, je crois, similaire à cette position originelle conçue par Rawls. 

Réduits aux activités les plus basiques, confinés chez nous, sans rien de tout ce qui d’ordinaire masque ou atténue les inégalités, et face à un virus supposé frapper indifféremment les plus faibles et les plus forts, qu’avons-nous en effet pu constater ? 

Et bien nous avons vu que les salariés les plus indispensables et les plus méritants ne sont ni les mieux payés, ni les plus valorisés, et que c’est manifestement injuste ; qu’il y a un niveau de pauvreté à partir duquel le moindre accident de la vie ne permet simplement plus de survivre, et qu’on ne peut donc pas supposer que ce serait par manque de volonté que les pauvres resteraient pauvres. 

Et que nous ne sommes en réalité pas égaux face au virus, qui a frappé les plus faibles, affaiblis déjà par des conditions d’existence dégradées, un accès difficile à la santé, des métiers éprouvants... 

Nous avons donc vécu une expérience commune et originelle qui, je pense et j’espère, révèle de manière claire qu’une société juste ne peut pas considérer que les inégalités économiques et sociales seraient le simple reflet du mérite des uns et des autres et la manifestation de leur liberté. 

En faisant presque l’expérience réelle de ce qui pour Rawls n’était qu’une expérience de pensée, à l’épreuve douloureuse des faits, nous avons, je pense, avancé dans la pensée, car nous savons désormais avec certitude que certaines professions méritent un meilleur salaire et davantage de reconnaissance sociale. Alors, bien malin qui pourra dire ce qu’il en restera dans les politiques mises en œuvre ces prochains mois mais, à tout le moins, pouvons-nous désormais nous accorder, je pense et j’espère, sur l’idéal de justice et de société vers lequel tendre.

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