Par Antoine Bonvoisin, pour La tête au carré.

Des scientifiques viennent de montrer, chez la souris, qu’une mutation génétique est associée à une plus forte consommation de nicotine. La découverte ouvre la voie à de nouveaux traitements chez l’homme, une démarche qui est même déjà entamée.

Une mutation génétique liée à la consommation de tabac
Une mutation génétique liée à la consommation de tabac © / http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/56/Papierosa_1_ubt_0069.jpeg

Des chercheurs de l’Institut Pasteur , du CNRS et de l’Université Pierre et Marie Curie viennent de prouver la forte corrélation entre la présence d’une mutation génétique et la consommation de nicotine chez la souris. Chez l’homme, la mutation est présente chez 35% des européens et près de 90% des gros fumeurs, ce qui incite les chercheurs à vouloir développer de nouveaux traitements.

Cette mutation perturbe le fonctionnement des récepteurs neuronaux à la nicotine. Le « circuit de la récompense », qui est stimulé au niveau du cerveau par la nicotine, et qui confère la sensation de bien être, est alors partiellement inactivé. Les individus porteurs de la mutation auraient besoin de consommer une plus grande quantité de tabac pour atteindre le même niveau de plaisir.

Les chercheurs se sont basés sur une étude publiée en 2008, qui suggère qu’un profil génétique particulier est lié à une prédisposition pour la consommation de tabac. Ils se sont intéressés aux différentes « altérations » (versions) de l’ADN, et ont étudié la consommation de nicotine chez les souris. L’avancée majeure de l’étude a été de mettre en évidence que la mutation, localisée sur le chromosome 15, est liée à une perte de fonction partielle des récepteurs nicotiniques in vivo.

35% d'européens susceptibles de consommer plus de tabac

En extrapolant, les 35 % d’européens porteurs du gène muté auraient une version altérée de la protéine, et seraient ainsi susceptibles de consommer plus de tabac.

Pour l’instant, on ne peut avoir aucune certitude quant à la fiabilité de ce marqueur chez l’homme. Cependant, « les essais pharmaceutiques pré-cliniques sont toujours menés chez les souris, ce qui permet d’avoir pour l’humain une grande confiance quant à la possibilité de développer des traitements » précise Uwe Maskos, chef de laboratoire à l’Institut Pasteur. Par ailleurs, l’étude chez les souris permet de faire abstraction de l’ensemble du contexte social, de l’éducation et de l’environnement en général.

L’étude montre une consommation trois fois plus importante de nicotine chez les rongeurs porteurs de la mutation. La présence de ce gène muté chez l’homme entrainerait la prise de quelques cigarettes supplémentaires par jour seulement.

Trois millions d'euros déjà investis dans un nouveau médicament

Ces travaux ouvrent la voie au développement de nouvelles thérapeutiques selon les principes de la médecine personnalisée, dans laquelle les médicaments sont adaptés en fonction du génotype des individus.

Le développement d’un nouveau médicament a même déjà débuté, car les chercheurs connaissent depuis deux ans le potentiel d’un tel traitement. Les résultats préliminaires étaient suffisants « pour qu’une entreprise pharmaceutique veuille bien investir trois millions d’euros » nous confie Uwe Maskos.

Si cette piste était suspectée depuis la première étude de 2008, aucun traitement n’était pour le moment en développement. Il fallait prouver l’existence biologique du lien entre mutation et dépendance à la nicotine.

Le rapport entre gènes et tabagisme a déjà fait l’objet de recherches, certaines sur les jumeaux ont notamment montré que les facteurs génétiques sont responsables d’une grande partie de la dépendance au tabac (environ 50%). Notamment, la nicotine est métabolisée plus ou moins rapidement selon les enzymes que possède chaque individu. Certaines personnes éliminent plus rapidement que d’autres la nicotine, ce qui les conduit à consommer plus de tabac.

Les patients ne bénéficient actuellement d’aucun traitement efficace

Toujours selon Uwe Maskos , « Les patients ne bénéficient actuellement d’aucun traitement efficace pour contrer la dépendance au tabac. Il existe les patchs et deux ou trois médicaments qui ciblent les récepteurs nicotiniques du cerveau. Mais ces traitements ne fonctionnent pas. Le Champix, par exemple, n’est rien d’autre qu’une forme très coûteuse de la nicotine » avoue-t-il, non sans cacher un certain amusement. Un substitut en quelque sorte. Et cela ne fonctionne pas : après un an d’arrêt, seulement 10% des patients ne reprennent pas.

Il faudra encore quelques années avant que ne soit mis au point un nouveau traitement contre la dépendance tabagique. Un an de test pré-clinique est nécessaire chez la souris, suivi de quatre à cinq ans de tests chez l’homme. Au total, il faut compter six à sept ans avant de mettre sur le marché un nouveau médicament.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.