C’est un rapport qui parle d’un passé lointain mais pour mieux envisager l’avenir. L’historien Benjamin Stora, spécialiste des mémoires et de l’histoire de la guerre d’Algérie, doit rendre ce mercredi à Emmanuel Macron son rapport sur la réconciliation entre les deux pays.

Des partisans de l'Algérie française sur les toits d'Alger lors de la première visite de de Gaulle en 1958
Des partisans de l'Algérie française sur les toits d'Alger lors de la première visite de de Gaulle en 1958 © Getty / Sygma/Danièle Darolle

Si la guerre d’Algérie est désormais dans les programmes scolaires, elle est longtemps restée désignée sous le terme "d’événements". Après le 5 juillet 1962, l’Algérie s’est construite une histoire glorieuse de son indépendance via le FLN. Mais en France, l’histoire officielle ne s’est pas écrite tout de suite, laissant les Pieds noirs rapatriés, les Harkis, les soldats appelés, les partisans de la décolonisation ou de l’OAS proclamer leurs histoires, en niant parfois la mémoire des autres. Chacun avait alors sa date de commémoration, son journal de référence. 

Cette histoire hante toujours Pierre, 82 ans, qui habite dans l’ouest de la France. Son témoignage est rare, peu d’appelés souhaitent prendre la parole en public. Il appelle aujourd’hui à la réconciliation entre la France et l’Algérie.

En 1958, Pierre avait 20 ans. Etudiant à Paris, on lui propose de partir en Algérie pour voir par lui-même "la réalité sur place". Son contrat doit durer deux mois, il le prolonge d’un an car il découvre alors "un beau pays avec des gens accueillants". En cette année 58, la situation est plus calme à Alger et à l’ouest, quand la situation reste encore tendue à l’est du pays. 

Pierre, sans formation d’enseignant, est nommé comme instituteur dans un village près d’Alger. "Je me suis retrouvé dans une petite école en préfabriqué dans un douar dans la région d'Alger, avec 57 petits élèves de 6 ans à 10 ans. Aucun ne savait lire ni écrire. Certains ne parlaient même pas français. Très peu, mais quand même. Donc je me suis débrouillé avec tout ce petit monde-là. Certains faisaient la traduction, je leur ai appris à lire, à écrire, à compter. J’étais un civil mais je portais l’uniforme."

L’année suivante, Pierre doit faire son service militaire, il est déployé près d’Oran puis non loin de la frontière tunisienne : "Personnellement, je n'ai pas vu d’horreurs, de tortures mais on ne peut pas passer sur les massacres, aussi bien côté FLN que côté armée française. Il y a eu des disparitions, des attentats. Je suis rentré en France fin 1961, avant donc l'indépendance de 1962, qui, pour moi, était inéluctable mais pas dans les conditions où elle s'est passée à ce moment-là."

Pierre parle aussi du "silence" des années suivantes sur cette période, des Harkis arrivés en France dont il a aidé certains à trouver du travail. Il est temps, dit-il aujourd’hui, que tout le monde reconnaisse les faits, "avec sincérité et franchise".

"Il y a un silence qui se fait là-dessus et qui est dramatique parce que le but aujourd'hui, c'est bien de retrouver la fraternité entre l'Algérie et la France. Pour moi, c'est mon rêve. Ce serait ma joie d'aller en Algérie, par exemple. Mais dans l'immédiat, ce n'est pas possible."

Car durant toutes ces années, le sort de ses "petits élèves" l’a empêché de dormir. "C'est un drame que je traîne depuis plus de 60 ans. À l’endroit où j'étais, il y a eu des massacres de Harkis, ce n'est un secret pour personne. Et je me suis dit que ces petits enfants et leurs parents, qui ont quelque part fraternisé avec la France et indirectement avec l'armée française, ont dû être massacrés. Ca fait plus de soixante ans que je pense à eux pratiquement tous les jours et j'ai appris récemment par l’un d’entre eux, c'est un miracle pour moi, que ces enfants étaient en vie et qu'ils avaient été épargnés par les massacres de 62." 

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