Le procès de l'attaque de quatre policiers, en 2016, à Viry-Châtillon (Essonne), s'ouvre ce mardi devant la cour d'assises des mineurs, à Evry. Treize accusés sont convoqués dans cette affaire, au terme d'une enquête compliquée, sur fond d'intimidations et de haine de la police.

Quatre policiers ont été gravement blessés dans l'attaque de leurs véhicules en 2016
Quatre policiers ont été gravement blessés dans l'attaque de leurs véhicules en 2016 © Radio France / Pierre-Antoine Lefort

Ce 8 octobre 2016, Vincent R., policier rattaché au commissariat de Savigny-sur-Orge (Essonne), voit d'abord arriver dans le rétroviseur un homme jetant un pavé dans sa direction. Quelques minutes plus tard, il est dans le coma, gravement brûlé, et devra subir plusieurs opérations au niveau de la tête et des bras. La scène qui vient de se dérouler sera le point de départ de l'un des plus importants mouvements de contestation dans la police, malgré le devoir de réserve. Elle révèle aussi, à ceux qui ne le connaissent pas, l'organisation de la délinquance dans certains quartiers, système bien rodé qui semble prêt à tout pour ne pas être perturbé.

Le jour de l'attaque, la patrouille constituée de quatre policiers, à bord de deux véhicules, est ainsi chargée d'aller protéger une caméra de surveillance, au carrefour du Fournil, à Viry-Châtillon, sur la départementale qui longe le quartier de La Grande Borne. Les automobilistes y sont très régulièrement la cible de vols, à tel point que certains n'osent même plus s'arrêter au feu rouge. L'appareil de vidéosurveillance, installé pour mettre fin à ces attaques, a été dégradé à plusieurs reprise, d'où l'envoi de policiers pour la surveiller. À 14h55, Vincent R. voit, dans le rétroviseur, voler le premier pavé. Sa collègue, Jenny D., assise à ses côtés, lui crie de démarrer, mais le moteur ne répond pas. Les cocktails Molotov atteignent à leur tour le véhicule, et, en quelques secondes, le torse et les jambes du policier prennent feu, tandis que le visage de sa coéquipière brûle également. Un assaillant racontera plus tard avoir entendu la policière supplier "Je suis maman, j'ai des enfants". Ni l'un ni l'autre n'arrivent, dans un premier temps, à ouvrir les portières, sans que l'enquête puisse déterminer si celles-ci ont été délibérément bloquées ou s'il s'agit d'un problème mécanique. Les fonctionnaires arrivent à s'extirper des habitacles, toujours sous les jets de projectiles, et sont secourus par leurs deux autres collègues, également pris pour cible, avant de trouver refuge chez des riverains.

"On a tout de suite pensé à un guet-apens"

Un gardien de la paix qui exerce sur le même secteur raconte avoir appris l'attaque "sur les ondes radio": "Que des policiers étaient en train de brûler dans des véhicules sérigraphiés au Fournil, à la Grande Borne. _On n'y croit pas, on se dit qu'ils n'ont pas atteint ce degré de violence_. Il y a déjà des véhicules de police qui ont brûlé, mais, là, avec les policiers dedans, non". "On a tout de suite pensé à un guet-apens, puisque, malheureusement, on est habitué, sur ce secteur-là", ajoute ce délégué syndical. Arrivé sur les lieux rapidement après les faits, un autre policier raconte avoir entendu des habitants s'indigner, tandis que d'autres ne cachent pas leur satisfaction : "J'étais sur place très rapidement, j'étais très choqué (…). On a eu des habitants qui sont venus voir de suite, qui étaient inquiets pour certains, d'autres qui s'en félicitaient". Un homme sera entendu plus tard en train de saluer le geste de celui qu'il pense être l'un des auteurs de l'attaque : "Vous avez grave assuré avec l'histoire des keufs brûlés. Vous êtes des bons."

Très vite, les enquêteurs perçoivent la difficulté de la tâche qui les attend. Des images de vidéosurveillance permettent de distinguer une vingtaine de silhouettes, mais tous les assaillants ont le visage dissimulé. Le feu a détruit les indices potentiels : pas d'ADN, pas d'empreinte. Le tout au cœur d'une cité qui préfère garder ses secrets et un semblant de paix. L'enquête de voisinage ne donne rien, malgré… 950 appartements visités. Ici, des bandes gèrent les trafics, et veillent à ce que personne ne viennent les perturber, notamment celle de "la S.", comprenez "la Serpente", du nom de la rue où traîne une partie de ses membres, qui seront plus tard interpellés dans cette enquête. 

Des témoins se rétractent

Paradoxalement, ce sera la "haine du flic" qui va mettre à mal l'omerta : des images des voitures en flamme commencent à circuler sur les réseaux sociaux, accompagnées de commentaire vantant l'agression des fonctionnaires. Petit à petit, les enquêteurs remontent le fil, arrivent à faire parler certains témoins, malgré la peur des représailles. La téléphonie va aussi livrer ses informations : certains appareils "bornent" dans le secteur au moment de l'attaque et, plus parlant, certains portables sont éteints au moment des faits, laissant supposer que leurs propriétaires préféraient ne pas être repérés.

11.000 procès-verbaux plus tard, dressés par douze enquêteurs mobilisés pendant près de deux ans, ce sont donc treize jeunes hommes qui devront répondre de ces faits. La majorité nie sa participation à l'agression. "Il y a des éléments, assure Me Thibault de Montbrial, avocat de Jenny D. Il y a beaucoup de gens qui ont commencé à témoigner, et qui, ensuite, se sont massivement rétractés. Or, dans une enquête, quand vous avez un témoin qui se rétracte, c'est une charge en moins, mais quand tous les témoins se rétractent, c'est une charge en plus, parce que ce n'est évidemment pas un hasard si l'immense majorité des gens qui ont commencé à dire des choses utiles, corroborées par des éléments matériels, se rétractent d'un coup. C'est évidemment parce qu'ils ont subi des pressions, ce qui illustre le caractère criminogène de l'activité des accusés, dont certains ont été capables depuis la prison de faire régner une véritable terreur sur les témoins."

Un procès à huis-clos ?

Âgés de 16 à 21 ans au moment de l'attaque, les accusés sont aujourd'hui tous majeurs, ce qui pose la question du huis-clos, dont la levée pourrait être demandée à l'ouverture du procès. "La difficulté que l'on a dans ce dossier, est que l'on a peur que les débats ne se déroulent pas de façon sereine, et que le cirque médiatique compromette les paroles de chacun, redoute Me Déborah Meier-Mimran, dont le client conteste les faits. Si nos clients sont majeurs aujourd'hui, ce sont de tout-jeunes majeurs, qui n'ont pas l'habitude des Cour d'assises, et qui n'ont pas l'habitude de la justice de façon plus générale. Leur parole va être beaucoup plus délicate, à mon sens, à obtenir sans huis-clos par exemple. La parole des témoins de la même façon. On nous a beaucoup reproché, dans ce dossier, l'omerta, mais, en réalité, si on se retrouve de nouveau exposé à la publicité des débats, on a peur que la parole se libère encore moins que précédemment."

Trois ans après les faits, les quatre fonctionnaires sont restés dans la police. Certains ont été mutés. Vincent R., le plus gravement touché, n'a pas repris le travail. "Après trois ans, il est toujours en soin, c'est compliqué, après plusieurs opérations. Son état s'améliore, mais c'est dur physiquement, de supporter tout ça", explique un ancien collègue. Quant à Jenny D, selon son avocat, "elle n'est pas sûre qu'il y ait grand-chose à comprendre sur ce qu'ils ont fait, la bestialité de ce qui s'est passé."

Le procès qui s'ouvre ce mardi doit durer jusqu'au 6 décembre. Il est un procès judiciaire, encadré par des lois précises. À son issue, une autre justice, régie par les lois de certains délinquants de la Grande Borne, risque de s'appliquer aux éventuels témoins. "Les gens qui vivent dans ce quartier-là sont, pour moi, les premières victimes du manque d'effectif [policier] dans l'Essonne", juge, aujourd'hui, un fonctionnaire de police.

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