1. Paris 1938 : Prémonitions surréalistes

Le lundi 17 janvier 1938, la galerie des Beaux-Arts ouvrait la première grande rétrospective internationale dusurréalisme organisée à Paris par André Breton entouré de Éluard, Duchamp, Dalí, Ernst, Man Ray, Paalen, Tanguy, Masson, Seligmann, Mossé, Arp, Domínguez, Miró, Marcel Jean, Léo Malet, Matta, Espinoza et Maurice Henry. Coup de force pour imposer une vision explosive du mouvement à travers 314 oeuvres de soixante-trois artistes de seize pays et 165 documents lisibles avec des lampes de poche sur des portes révolvers, cette manifestation apparaît, avec le recul, comme une prémonition tragique, avant même les accords de Munich ...

2. Dans les camps

600 000 hommes, femmes et enfants furent séparés et internés dans des camps en France, entre le décret du 12 novembre 1938 et la libération du dernier d’entre eux, en mai 1946, non pour délits ou crimes mais en vertu du danger potentiel qu’ils feraient courir à l’État ou à la société.De novembre 1938 à la défaite française du printemps 1940, au nom de la montée des périls puis de la guerre, l’internement administratif valait pour les républicains espagnols exilés, brigadistes internationaux, Allemands et Autrichiens antinazis, ressortissants des «puissances ennemies» qui avaient généralement fui les persécutions antisémites et politiques en Europe, communistes français à la suite du pacte germano-soviétique...

Douanier Rousseau - La Guerre, 1893-1894 Huile sur toile Musée d’Orsay, Paris
Douanier Rousseau - La Guerre, 1893-1894 Huile sur toile Musée d’Orsay, Paris © RMN (Musée d'Orsay) / Droits réservés

3. Exils, refuges, clandestinités

La Seconde Guerre mondiale obligea de nombreux artistes à l’exil ou à la clandestinité dans les refuges les plus improbables en France, en particulier dans la zone dite «libre», bien à tort. Les étrangers qui avaient fui les régimes totalitaires ou de persécution en Allemagne, en Espagne ou ailleurs durent se cacher pour échapper aux lois d’exclusion; nous les trouvons ainsi un peu partout dans les villes, villages et quartiers demeurés célèbres pour leur accueil et leurs communautés de création, notamment à Dieulefit, Sanary-sur-Mer, Grasse et à la villa Air-Bel à Marseille. Là, Varian Fry, de l’Emergency Rescue Committee américain, travaillait à sa mission officielle : faire sortir de France 200 artistes et intellectuels, un nombre qui serait multiplié par dix (bien au-delà des professions culturelles). Les surréalistes Brauner, Breton, Delanglade, Hérold, Lam, Masson, Ernst et Jacqueline Lamba s’y retrouvèrent un moment pour patienter ensemble et créer le Jeu de Marseille. Chagall, Dalí, Duchamp, Léger, Lipchitz, Mondrian, Zadkine ou Kisling s’exilèrent aux États-Unis après avoir dû se cacher. Miró partit aux Baléares, Lam à Cuba, après être passé par la Martinique comme Masson et Breton...

4. Maîtres référents

La génération d’artistes qui émergea au seuil de la Seconde Guerre mondiale s’inscrivit dans une tradition figurative qui, de la France médiévale du peintre de la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon à Fouquet, Poussin, Le Nain, Chardin, Cézanne, Matisse, Braque, Bonnard ou Rouault, avait été continûment ranimée, canalisée dans ses courants parfois contradictoires. Les historiens et la critique d’art y voyaient le signe d’un retour «à l’ordre» dans les années 1920, au «réel» et à la vie intérieure dans les années 1930-1940, puis une préoccupation de l’actualité («tendances actuelles», Forces nouvelles, etc.)...

Joseph Steib -  La Conquérant, 1942 Huile sur carton Collection particulière, Strasbourg
Joseph Steib - La Conquérant, 1942 Huile sur carton Collection particulière, Strasbourg © Joseph Steib Photo © Klaus Stoeber

5. Picasso dans l'atelier

Chez Picasso, créer, c’est résister . Alors que la nationalité française demandée en avril 1940 venait de lui être refusée, il renonça à l’exil possible aux États-Unis et rentra de Royan pour rejoindre son atelier de la rue des Grands-Augustins, où il avait peint Guernica en 1937...

6. Au musée national d'art moderne

Dans le Palais de Tokyo édifié en 1937 pour abriter les musées d’art moderne de l’État et de la Ville de Paris, le musée national d’Art moderne ouvrit au public en août 1942, au motif qu’il ne fallait pas laisser l’occupant s’emparer de lieux supplémentaires dévoués à ses opérations. Jean Cassou, qui aurait dû diriger cette institution recueillant les collections de l’ancien musée du Luxembourg, en était exclu en raison de son engagement politique. Pierre Ladoué le remplaça, la présentation des oeuvres étant assurée par le jeune conservateur Bernard Dorival qui marchait sur les brisées des anciens : Louis Hautecoeur et Robert Rey, très hostiles à l’aventure moderne, en particulier abstraite ou menée par des étrangers...

7. Le salon des rêves de Joseph Steib

Joseph Steib (1898-1966) était employé au service des Eaux à la Ville de Mulhouse jusqu’à ce qu’il quitte cet emploi pour raison de santé au début des années 1940. En parallèle, il a développé en amateur éclairé une activité artistique dans l’entourage du peintre Marie-Augustin Zwiller, dont les tableaux d’un naturalisme fin XIXe siècle connaissaient alors une grande vogue en Alsace. Au cours des années 1930, Steib participa au Salon des artistes français à Paris par l’envoi régulier de tableaux...

8. Jeanne Bucher galerie

Dans le milieu artistique parisien sinistré par l’Occupation et le régime de Vichy qui encourageaient la censure et l’autocensure contre l’art moderne et les artistes « décadents », alors que les marchands juifs avaient dû s’exiler ou se cacher, quelques rares galeries, dont celle de Jeanne Bucher, firent preuve d’un beau courage et de vraies fidélités...

Otto Dix - Portrait d’un prisonnier de guerre, 1945 Huile et tempera sur carton Musée d’Unterlinden, Colmar, France
Otto Dix - Portrait d’un prisonnier de guerre, 1945 Huile et tempera sur carton Musée d’Unterlinden, Colmar, France © Musée Unterlinden, Colmar © ADAGP, Paris 2012

9. Libération

La Libération ne fut pas seulement un moment de liesse, après quatre années d’asservissement et de souffrances. Suivit la prise de conscience des événements antérieurs, des accommodements de chacun, des compromissions et, plus rarement, des actes de résistance. Le Parti communiste français, légitimé par sa résistance active contre l’occupant et le régime de Vichy, régit l’épuration sur la scène culturelle, à partir de l’automne 1944, sous la présidence de Picasso, avec Fougeron, Pignon, Goerg, Walch et quelques autres, proches du Front national des arts. Les artistes qui s’étaient compromis en partant en Allemagne ou autour d’Arno Breker, le sculpteur officiel du IIIe Reich nazi, furent jugés de façon clémente , étant donné le peu de convictions politiques explicites qui les avaient motivés. La honte et l’impossibilité d’exposer pendant quelque temps servaient avant tout de peine...

10. Décompressions

Les contemporains de la Libération avaient à choisir entre l’impératif de reconstruction – avec toutes les formes qui lui étaient données autour de la ligne – et le reflux des figurations telles qu’elles avaient été épuisées par la norme depuis les années d’entre-deux-guerres et encore davantage par la propagande de toutes sortes, y compris bientôt celle du réalisme socialiste, suivant la ligne officielle communiste venue de Moscou.Tout témoignait moins de la crise de l’humanisme annoncée depuis des lustres par les détracteurs de l’art moderne que de la volonté de renouer avec un existentialisme longtemps mis à mal par l’injonction de rejoindre la communauté ou de se plier aux «progrès» d’une technique qui avait refoulé l’humain toujours un peu plus, avant de servir à le détruire dans les camps de la mort...

11. Les anartistes

Cette dernière séquence surles Anartistes, emprunte le terme à Marcel Duchamp , qui offre un saisissant raccourci de la révolte contre tout ordre donné, de et à l’art, dans la lignée de dada, du surréalisme et du lettrisme s’ouvrant à l’horizon d’une poésie « totale »...

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