France Inter révèle de nouveaux témoignages sur l’affaire Boulin, l’un des scandales les plus retentissants de la Vème République. Officiellement, Robert Boulin, ministre du Travail et de la Participation du gouvernement de Raymond Barre, se serait suicidé dans 50 centimètres d’eau, dans un étang de la forêt de Rambouillet, dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979. Une version farouchement contestée par la famille du ministre.

Un témoin oculaire dont nous avons pu vérifier la crédibilité affirme que Robert Boulin n’était pas seul, juste avant sa mort. Le ministre était accompagné de deux individus, à bord de son véhicule personnel.

Un ancien légiste qui a participé à la deuxième autopsie du ministre en 1983 explique que Robert Boulin ne s’est pas suicidé. L’homme s’exprime pour la première fois à la radio, après être sorti, une première fois, de son silence dans les colonnes du journal Sud Ouest.

Un ancien collaborateur de Jacques Chaban-Delmas raconte au micro de France Inter quel'ancien premier ministre lui a expliqué que la lettre posthume attribuée à l’époque à Robert Boulin était un faux et que le ministre avait bien été assassiné.

Robert Boulin
Robert Boulin © Radio France /

A plusieurs reprises, France Inter a déjà apporté de nouveaux éléments démontrant l’impossibilité matérielle d’une mort par suicide ainsi que de nombreux éléments menant à une piste criminelle, en lien avec le SAC (Service d’action civique), le service d’ordre « musclé » du parti gaulliste, ainsi qu’aux réseaux de la Françafrique.

Jusqu’ici, la justice a toujours refusé de rouvrir le dossier Boulin, ou de faire procéder à des expertises ADN qui permettraient pourtant de faire progresser la vérité.

Le député socialiste de la Gironde, Florent Boudié, réclame aujourd’hui la réouverture d’une information judiciaire et la désignation d’un juge d’instruction pour « faire toute la lumière » sur cette affaire d’Etat.

Robert Boulin n’était pas seul, juste avant sa mort

église montfort
église montfort © /

C’est une pièce décisive que France Inter apporte au dossier Boulin.

Un témoin, que nous avons pu rencontrer à plusieurs reprises et dont nous avons pu vérifier la crédibilité, affirme qu’il s’est retrouvé face à face avec la voiture personnelle de Robert Boulin (une Peugeot 305)… peu de temps avant la mort du ministre. Seul problème : Robert Boulin n’était pas seul !

Ce témoin, lui-même au volant de sa voiture, se souvient parfaitement de la scène car les deux véhicules avaient eu du mal à se croiser dans la rue. Selon ce témoin oculaire, le ministre occupait la position-passager de sa Peugeot 305. C’est une autre personne qui conduisait son véhicule. Un troisième individu se trouvait à l’arrière.

Le lundi 29 octobre 1979, alors que je quittais Montfort L’Amaury pour me rendre à Saint-Léger [en-Yvelines], au niveau de la rue qui descend vers l’église, je me suis retrouvé à l’arrêt, face à une autre voiture, Peugeot 305, écrit ce témoin dans une lettre manuscrite remise à l’avocat de la fille de Robert Boulin. J’ai reconnu Monsieur Robert Boulin assis à la place du passager à l’avant, deux hommes étant avec lui dans le véhicule, l’un à la place du conducteur, l’autre à l’arrière. Il était environ 17 heures. __

Ce témoignage est crucial car selon les expertises médico-légales effectuées à l'époque, Robert Boulin aurait trouvé la mort entre 18h et 20h, c'est-à-dire peu de temps après cette scène.

Difficile, dans ces conditions, d’imaginer un suicide… Ce témoignage renforce plutôt l’hypothèse d’un guet apens ou d’un rendez-vous qui aurait mal tourné.

Petit rappel : Robert Boulin a quitté seul son domicile de Neuillysur-Seine, au volant de sa voiture, le lundi 29 octobre 1979, vers 15 H 30, après avoir récupéré une pile de dossiers (qui se sont tous volatilisés) dans son Ministère. Au volant de sa Peugeot 305, il fait ensuite le plein dans une station service de la porte Maillot. Il est toujours seul, comme en atteste le pompiste. Puis, il prend la direction de Montfort L’Amaury…

Ce nouveau témoin dont France Inter révèle l’existence ne tient pas à dévoiler publiquement son identité. En revanche, il se dit prêt à témoigner devant un juge d'instruction, comme il le confirme par écrit à l’avocat de la fille du ministre.

Pour Me Olivier Morice, l’avocat de la fille de Robert Boulin, ce témoin « capital » doit permettre à la justice de « reconsidérer » la version officielle du suicide par noyade de Robert Boulin.

Ecoutez la réaction de l’avocat Olivier Morice.

Un ancien légiste : « Robert Boulin ne s’est pas suicidé »

Autre témoin jamais entendu dans la procédure, qui s’exprime pour la première fois à la radio : Daniel Jault, conseiller général socialiste du septième canton de Bordeaux.

En novembre 1983, ce médecin girondin a participé à la deuxième autopsie du corps de Robert Boulin, exhumé quatre ans après sa mort, à la demande de la justice.

Daniel Jault, conseiller général socialiste du septième canton de Bordeaux.
Daniel Jault, conseiller général socialiste du septième canton de Bordeaux. © Benoît Collombat/Radio France /

A l’époque, cet examen médico-légal critique vertement la première autopsie effectuée après la mort du ministre, qui ne prouvait pas scientifiquement la noyade. En 1983, le deuxième collège de médecins-légistes bordelais constate des fractures du visage de Robert Boulin passées sous silence en 1979, notamment une fracture du maxillaire supérieur gauche « du vivant » du ministre.

Pourtant, dans leur conclusion, les légistes bordelais restent prudents et ne se prononcent pas formellement sur l’origine exacte du décès du ministre.

En réalité, Daniel Jault explique que les légistes n'avaient aucun doute :

Entre nous, nous avons conclu qu'il ne s'était pas suicidé, dit-il. Nous étions en présence d'un meurtre ou d'un assassinat.

Ecoutez le témoignage de Daniel Jault

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Un ex-collaborateur de Chaban-Delmas : « Chaban m’a dit que Boulin avait été assassiné »

chaban
chaban © Radio France /

Eric Carlsberg est expert foncier. Dans les années 1970, il était membre du Grand conseil de Bordeaux, un « conseil municipal élargi » à la demande du maire de Bordeaux (également président de l’Assemblée nationale), Jacques Chaban-Delmas. Il a été membre de ce Grand conseil de 1977 à 1995.

Quelques jours après la mort de Robert Boulin, Eric Carlsberg explique que Jacques Chaban-Delmas aurait reçu, devant lui, à la mairie de Bordeaux, l'une des lettres posthumes attribuées au ministre, annonçant son suicide.

Cette lettre fait partie d’une série de courriers posthumes envoyés à l’époque à la presse et à certaines personnalités. Pour la famille de Robert Boulin, ces courriers émaillés d’incohérences sont des faux.

Le témoignage inédit d’Eric Carlsberg amène deux éléments nouveaux, à ce sujet, qui devrait être vérifié par une enquête judiciaire :

1 – Jusqu’ici, seule une lettre posthume attribuée à Robert Boulin a été officiellement adressée à Jacques-Chaban Delmas, à l’Assemblée nationale, le mercredi 31 octobre 1970, au lendemain de la découverte du corps du ministre. Mais aucune lettre posthume envoyée à la mairie de Bordeaux n’avait jusque ici était signalée. Si ce point était confirmé, cela signifierait que Jacques Chaban-Delmas aurait été destinataires de deux courriers posthumes et non d'un seul , renforçant encore un peu plus la confusion autour de ces lettres sujettes à controverse. Précisons que la lettre posthume adressée, à l’époque, à Jacques Chaban-Delmas à l’Assemblée nationale n’a jamais été versée au dossier judiciaire. Les enquêteurs n’ont pas jugé bon de la rechercher après la mort du ministre. Et quand un juge d’instruction réclame cette fameuse lettre à Chaban-Delmas, le 19 mars 1985, ce dernier explique avoir « égaré malheureusement » ce courrier.

2 – Eric Carlsberg assure également que Chaban-Delmas lui aurait immédiatement expliqué que cette lettre était un faux et qu'à ses yeux, Robert Boulin avait été assassiné . Selon ce témoin, Chaban-Delmas lui aurait notamment désigné la signature de Robert Boulin à la fin de ce courrier. Une signature qui, dans le souvenir d’Eric Carlsberg, comportait une mention secrète utilisée par les deux hommes dans la Résistance, censée faire comprendre à Chaban-Delmas que le contenu de cette lettre était un faux. Robert Boulin aurait-il été contraint de signer un document sous la contrainte ? C’est une hypothèse que n’excluait pas l’expert en écriture, Alain Buquet (qui avait pourtant conclut, à l’époque, à l’authenticité d’un bristol manuscrit avec deux écritures différentes retrouvé dans le véhicule du ministre) lorsque nous l’avions interviewé en 2002 : « L’expertise en écriture, ce n’est pas une science exacte, nous disait-il alors. J’aurais très bien pu conclure autrement. Robert Boulin a pu être obligé d’écrire sous la contrainte… »

Ecoutez le témoignage d’Eric Carlsberg

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Le député PS Florent Boudié : « Il faut un juge d’instruction indépendant » pour l’affaire Boulin

En tant que député socialiste de Gironde, Florent Boudié, estime qu’il doit « contribuer au devoir de vérité » dans l’affaire Boulin.

Florent Boudié, député socialiste
Florent Boudié, député socialiste © Benoît Collombat/Radio France /

Avec le soutien du président du groupe socialiste à l’Assemblée, Bruno Le Roux, Florent Boudié a déjà écrit une lettre au Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, sur le sujet. Une lettre restée sans réponse... Le député de Gironde s’est également publiquement interrogé sur le rôle exact joué la nuit de la disparition de Robert Boulin, par un certain… Claude Guéant, alors chargé des questions de sécurité au Ministère de l’Intérieur.

Interrogé par France Inter, Florent Boudié constate qu’il existe toujours « un blocage des autorités judiciaires » concernant l’affaire Boulin. « A partir du moment où il y a une suspicion aussi profonde sur cette affaire, c’est le devoir des institutions républicaines que de faire toute la lumière, estime le député socialiste. Pas seulement pour la famille Boulin, mais pour établir la vérité politique sur un système dont on a connu la violence, à l’époque. Il faut la réouverture d’une information judiciaire et la désignation d’un juge d’instruction, conclut Florent Boudié. Un juge d’instruction qui pourra avec les moyens actuels (y compris techniques) de la justice, pousser la vérité jusqu’à son bout. »

Ecoutez Florent Boudié

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