Dans l'affaire Merah, a-t-on suffisamment écouté les policiers de terrain? C'est la question qui se pose après l'audition la semaine dernière de deux agents du renseignement de Toulouse.

Au fil de ces auditions révélées par l'Express.fr et que nous avons pu consulter, Christian Ballé-Andui, le patron de la DRRI (Direction régionale du renseignement intérieur), et Hassan, le policier chargé du suivi de Mohamed Merah, laissent filtrer leurs divergences avec leur direction centrale. Les propos sont posés, mais on devine leur amertume.

Les précisions de Sara Ghibaudo

Le suivi de Merah, saboté par la DCRI?

Les deux policiers expliquent au juge Christophe Teissier qu'ils avaient demandé à la DCRI, le 15 juin 2011 (dans une note versée au dossier), s'il ne fallait pas "judiciariser" la situation de Merah, c'est-à-dire transmettre le dossier à la justice. Depuis son retour d'Afghanistan en novembre 2010, Mohamed Merah fait partie des "trois - quatre dossiers essentiels" traités par le service, qui y travaille "presque quotidiennement". "J'avais en portefeuille sept dossiers de personnes susceptibles et désireuses de se rendre en zone de djihad, explique Hassan, mais une seule qui s'était rendue en Afghanistan, c'était Merah". Hassan juge sa cible "paranoïaque, méfiante, dangereuse".

Le directeur affirme n'avoir pas reçu de réponse à sa note de juin 2011, mais après le voyage de Mohamed Merah au Pakistan, à l'été suivant, la DCRI demande à ses correspondants toulousains d'organiser un rendez-vous de "debriefing". "Pourquoi avoir décidé de voir Merah le 14 novembre et révéler ainsi que vous vous intéressiez à lui ?" demande le juge. "C'est Paris qui a décidé" répond Hassan. Deux spécialistes parisiens se déplacent pour l'occasion, Hassan ne peut qu'assister en silence à l'entretien.

Plus de trois mois plus tard, le 21 février, la DRRI reçoit le verdict des spécialistes parisiens: "Mohamed Merah est apparu comme quelqu'un d'assez malin et ouvert". "Cela n'a plus rien à voir avec les constatations de dangerosité faites par mon service" observe Christian Ballé-Andui. Paris ajoute que Merah "pourrait présenter un intérêt pour notre thématique", même si son comportement et sa fiabilité "nécessitent d'abord une évaluation". Traduction du DRRI: il s'agit d'une demande d'évaluation "en vue de recrutement".

Cette évaluation, la DRRI ne la fera pas, estimant le profil de Merah "incompatible" avec celui d'un indic, mais les policiers soulignent la conséquence de cette note parisienne: un mois avant de commettre ses premiers assassinats, Merah est rayé de la liste des priorités du renseignement toulousain. "Cela casse la dynamique qui prévalait à l'origine" regrette Hassan.

Pendant l'enquête: la DRRI sur la touche

Après les premiers assassinats, les policiers de la DRRI ne seront pas davantages écoutés, alors qu'à lire leur témoignage, l'enquête aurait peut-être pu progresser plus vite.

Le 15 mars, après la tuerie de Montauban, Christian Ballé-Andui tente de s'inviter à une réunion de crise entre policiers et magistrats. Il est poliment refoulé par la procureure de Montauban et le directeur du SRPJ. Il a pourtant l'intuition qu'il s'agit d'un acte terroriste, car le régiment des soldats visés rentre d'afghanistan. "Les choses ne peuvent pas être si simples" lui répond sa direction centrale, qui lui demande de se concentrer sur l'ultra-droite.

Le DRRI dresse une liste de 10 suspects potentiels d'ultra-droite, et prend l'initiative d'ajouter 16 noms de salafistes, dont 6 particulièrement dangereux, parmi lesquels Merah. On lui demande de mettre en attente le salafisme. La DRRI ne sera informée qu'après la tuerie de l'école juive qu'une connection a été retrouvée entre l'ordinateur de la mère de Merah et la première victime, le maréchal des logis chef Imad Ibn-Ziaten.

Christian Ballé-Andui regrette aussi de n'avoir pas eu accès aux bandes de vidéosurveillance de Montauban. Il les visionnera après la tuerie de l'école juive, le 20 mars. Ce tueur mince qui s'enfuit à toute allure et défie les lois de l'équilibre, "à 80% c'est Merah" lui dit alors son chef opérationnel, qui se souvient des filatures rendues difficiles par sa conduite sportive.

Le renseignement toulousain n'est pas davantage informé quand commence la surveillance du domicile de Merah. Hassan, finalement sollicité le soir du 22 mars pour dresser un portrait psychologique du suspect, prévient le Raid qu'il se couche très tard et risque de les repérer.

Le siège commence. Le négociateur du raid "n'accroche pas" avec Mérah. Il rappelle Hassan dont il dévoile au passage le prénom en s'adressant à Merah avec son porte-voix: "Tiens Hassan est arrivé". "Quel Hassan?" demande Merah. Le policier, qui jusqu'ici n'avait utilisé que son pseudo, par sécurité, doit improviser une négociation, à laquelle il n'est pas formé. Livré à lui-même par le négociateur du Raid, "une grosse pression sur les épaules", il assure que le tutoiement, la familiarité des échanges n'est qu'une stratégie pour flatter Merah et garder le contact: "on sentait bien que la situation le faisait jubiler". A la fin de son audition, Hassan a demandé au juge de présenter ses condoléances aux familles des victimes.

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