« J’ai souvent dit oui, à n’importe quelle condition. Besoin de travailler. Je me jetais dans le travail comme dans un gouffre. Sans discernement. Je suis devenue un produit comme tant d’autres, et je me suis crevée. » C’est Annie Girardot qui parlait ainsi. C’est donc elle qui, du temps de son vivant, nous autorisait, au lendemain de sa disparition, à considérer sa carrière à l’aune de sa propre sévérité introspective. Son chemin n’aura croisé ni Truffaut, ni Chabrol, ni Godard, ni Sautet, ni … Elle disait elle-même que sa nouvelle vague à elle, c’était Lelouch. Elle parlait très bien l’Audiard, c’est vrai. Mais elle parlait un peu trop bien le Cayatte (« Mourir d’aimer ») ou le Bertuccelli (« Docteur Françoise Gailland »), soit le langage si lourd d’un certain cinéma français des années 70 et 80 pris dans la nasse du réalisme social et brassant les « grandes causes » (l’affaire Russier aussi bien que le cancer) avec la légèreté d’une campagne de communication institutionnelle bien pensante. Loin, si loin, des charmes vénéneux de Visconti, de Ferreri et bien plus tard de Haneke (même si l’on peut reprocher à ce dernier de n’avoir au fond que rendue définitive au sens propre du terme la figure hystérisante contenue en germe dans des rôles précédents et pesants). Loin, si loin de ce visage d’ange transformé, figé, vitrifié par les cris, les larmes et le pathos de rôles univoques. Pour faire pleurer Margot, on est trop souvent allé chercher Annie, comme elle-même l’a dit… Et quand il s’agissait de faire rire ladite Margot, Annie tournait sous la direction de Zidi, de Buron ou Pirès, entre autres, autrement dit pas le haut du panier du rire sur grand écran, hélas… La vérité, c’est qu’on aurait aimé voir Girardot se perdre ou se retrouver (c’est tout comme) dans les méandres de Téchiné, de Vecchiali, de Guiguet ou de Demy. On se prend à rêver d’un cinéaste sensible qui l’aurait prise comme muse et non comme porte-drapeau, d’un metteur en scène qui aurait utilisé ses sourires plutôt que ses grimaces Elle en avait donc décidé autrement et nul ne peut le lui reprocher. Le cinéphile, lui, se construit parfois des carrières idéales, rêvant de castings impossibles et de rôles revisités. On pardonnera au blogueur de ne pas tomber dans l’hommage obligé et pieux, mais de lui préférer l’évocation forcément subjective d’une mémoire et de souvenirs qui sont autant de films plus ou moins aimés. Et dans cet adieu à Nadia, la petite prostituée viscontienne, on verra du remords.

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.