Appel à tous enseignants ! Comment refonder l’enseignement en France ? Voilà l’appel de 2010 ! La France a perdu la bataille de l’éducation, mais elle n’a pas perdu la guerre. En 1968 j’aurais écrit : J’appelle tous ceux qui résistent, les paresseux, les érémistes, les rêveurs, les pohètes, les zartistes, les collés au bac, les immigrés, les femmes voilées, les retraités, les nuls, les curés défroqués, les kirghizistanais, les nourrissons, les animaux (surtout les animaux ! avec moi les bêtes !) les belges, les cyclistes, Madame Chirac, Madame Woerth, les producteurs de vin bio, les piétons à nous rejoindre. J’aurais dit : « Ne dites pas Monsieur le Professeur, dites « Crève salope ! » et appellé tous les « hors-système »... à quoi d’ailleurs ? Travailler moins pour gagner plus ? Ne plus manger de viande ? Voter nuisible ? Macérer dans un cynisme désabusé ? Dormir ? Oui, dormir. Lorsqu’on demanda à Juan Rulfo, l’auteur mexicain de l’extraordinaire « Pedro Paramo » ce qu’il entendait faire après avoir écrit un chef d’œuvre comme le sien – c’était à l’Université de Toulouse-le-Mirail, dans ces fameuses années soixante huit précisément, il réfléchit, réfléchit encore, et soupira : « dormir ». Dormir... c’est ce à quoi pousse cette télé où les héros sont le crétin Domenech et le coureur automobile Fillon, destiné à tourner en rond comme un abruti en faisant du bruit et consommant du fuel, pendant que son ministre des finances, dont l’épouse gère la plus grande fortune de France, s’acharne à matraquer le travail pour rééquilibrer le système des retraites. Quel type d’appel pourrait-on lancer soixante dix ans après celui, tellement clair, évident, d’un général catholique, nationaliste et vaguement royaliste, contre le nazisme et la canaille collabo ? Il me semble qu’il y a un appel à lancer. Comment refonder l’enseignement en France ? La République repose sur l’enseignement. Le rapport Condorcet auprès de la Convention en est le pilier : après la foi, la raison, après l’inégalité liée aux castes l’égalité des chances promise par l’enseignement. Pourquoi l’enseignement a-t-il été massacré en France ? Mieux : pourquoi les enseignants se sont-ils laissés massacrer ? Pourquoi les enseignants en sont-ils à demander des primes pour partir dans les banlieues et les milieux hostiles comme s’il s’agissait d’aller au front ? Peut-être, d’ailleurs, s’agit-il d’aller au front, avec un gilet pare-balles. Alors, c’est que l’affaire est grave. Admettons – ça se discute, chiffre par chiffre - que les ministères successifs de la droite aient tout fait pour casser l’enseignement public, le dévaloriser, et promouvoir le privé au nom de la « foi », et du prêtre au dessus de l’instituteur pour enseigner le bien et le mal. Alexis Brezet éditorialiste du Figaro Magazine (il faut toujours lire cet édito avant de déguster le papier de Zemmour), fait l’éloge de l’Appel du 18 juin. Un éloge à la manière du Figaro, ironique. Le Fig Mag, c’est la croix de Lorraine sur les képis de la zélée police parisienne, la police du Vel d’Hiv’, décorée de la légion d’honneur par De Gaulle (quel grand politique !), bref : tous derrière De Gaulle dit en rigolant Brezet, comme en août 44, sauf, sauf, je cite : « un quarteron de syndicalistes de l’éducation nationale ». Ah... L’ennemi est désigné. L’ennemi héréditaire de la droite est là : c’est le prof. La droite veut la peau des enseignants. Soit. Comment refonder l’enseignement quand un prof de sciences économiques et sociales, deux mille euros par mois, des élèves inattentifs, deux heures de trajet par jour et un mépris universel des parents, de la hiérarchie, du voisin et de la concierge se crève à enseigner la « mondialisation » et voit qu’un ex-ministre de la République en empôche dix mille, plus voiture de fonction, plus collaborateurs royalement payés, pour pondre un rapport bidon sur cette même mondialisation ? quand un président de la République se moque de « la Princesse de Clèves » ? Quand la filière littéraire est en crise, attirant moins de deux lycéens sur dix inscrits en filière générale ? Un bon élève va toujours en S, un élève moyen en ES, un médiocre en STG (Science techniques de gestion) et quand il n’y a pas de place en STG, il va en L. Pour dormir, sauf qu’il n’a pas écrit Pedro Paramo, comme Rulfo. L’enseignement des lettres qui relève, on commence enfin à s’en apercevoir, du pataquès structuralo-linguistique, est fait pour dégouter des lettres. A choisir, on préfère la prose gaullienne, tout endimanchée qu’elle soit. D’après Romain Vignest, président de l’association des professeurs de lettres, « le niveau d’un lycéen de terminale littéraire aujourd’hui correspond à celui d’un troisième des années 70 ». La faute à la sociologie ? Même pas : la faute à la baisse d’heures de cours. Mais rassurons-nous, l’effondrement des filières scientifiques à l’Université est tout aussi grand. Mais où vont-ils, alors ? Dans le commerce ! Les autres, les S, ES et STG, foncent dans le commerce, pour rééquilibrer le déficit commercial sans doute. Le nez sur l’ordinateur qui travaille pour eux, ils n’ont pas besoin de l’histoire qui a été supprimée en terminale S, et moins encore des lettres. Comment leur faire lire alors le rapport Condorcet, sans lequel ils seraient encore en train de curer les douves du château ?

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