10 jours avant l’attentat : une menace « inutilement pessimiste »

Signe que l’alerte du policier français semble avoir suscité l’indifférence : cette singulière note du chef de site DCN, Gérard Clermont, datée du 27 avril 2002, qui fait suite à la réunion mensuelle de sécurité au Consulat général de France à Karachi, au cours de laquelle Mustapha Laraich fait part des « menaces d’attentats » contre des « occidentaux » .

Cette note évoque notamment le fait qu’« Américains, Canadiens et Anglais (…) sont en train de prendre des dispositions pour limiter leur personnel au minimum » , avec « des consignes de sécurisation des habitations » . Est également mentionné le procès d’un des assassins présumés du journaliste américain Daniel Pearl, audience qui se déroule « sous la menace des extrémistes » , tandis que « de nombreux talibans sont de retour au Pakistan et à Karachi. » .

De façon pour le moins inattendue, Gérard Clermont qualifie cette« description »de la situation à Karachi d’« inutilement pessimiste ».

> Voir la note du chef de site DCN, Gérard Clermont, datée du 27 avril 2002.

Ce document a été cité par le Tribunal des affaires de Sécurité sociale de Saint-Lô, condamnant la DCN, en janvier 2004, pour « faute inexcusable. » Etant donné le contenu général de cette note, « on comprend mal la conclusion de l’auteur de ce courrier selon laquelle ‘‘cette description [lui] paraît inutilement pessimiste’’… » , conclut le TASS de la Manche.

Le personnel de la DCN espionné « 21 jours » avant l’attentat

Mustapha Laraich s’était exprimé publiquement pour la première fois, le 8 janvier 2010, dans une enquête de Bernard Nicolas et Pascal Henry, diffusée dans l’émission « Spécial Investigation » sur Canal + (« Attentat de Karachi : enquête impossible ? »). Il évoquait déjà ces « projets d’attentat contre des étrangers » alors jugés trop « alarmistes » .

Aujourd’hui, il accepte d’en dire plus.

Ainsi, Mustapha Laraich assure avoir appris par ses sources pakistanaises que « pendant 21 jours » le personnel de la DCN a été suivi,« filoché »selon le vocabulaire policier, accréditant ainsi l’hypothèse d’un ciblage particulier de la Direction des constructions navales, et non d’une action kamikaze, perpétrée par hasard.

Ecoutez le témoignage de Mustapha Laraich

Lire le témoignage de Mustapha Laraich :

Concernant les gens de la DCN, je sais de source sûre, qu’ils avaient été « filochés » pendant 21 jours. Pendant 21 jours, on les a suivi pour savoir où ils allaient, comment ils fonctionnaient… D’après les informations que j’ai eu, les officiels, on a regardé leur parcours, leur façon de vivre, et après on a procédé à l’attentat. C’est ce que j’ai appris des autorités, au cours de l’enquête. On m’a expliqué comment ça s’est passé. Ils les ont suivis, « filochés », comme on dit dans notre jargon. On savait comment ils fonctionnaient, où ils allaient, à quel moment ils partaient de leur hôtel, à quel moment ils arrivaient à l’hôtel Sheraton, à quel moment ils arrivaient au port où ils travaillaient. C’est un paramètre supplémentaire qui permet de penser que ce n’étaient pas forcément que des Français qui étaient visés, mais aussi des gens de la DCN qui fabriquaient des sous-marins. On ne reste pas 21 jours derrière quelqu’un, si on n’a pas un objectif précis. C’est clair. Je suis un ancien fonctionnaire de la BRI, la brigade de recherche et d’intervention [NDR : qui dépend de l’OCRB, l’Office central de la répression du banditisme] : si on « filoche », c’est qu’on sait sur qui on est. C’est impossible en 21 jours de ne pas savoir sur qui on est.

Devant les enquêteurs de la DCRI, le 6 avril 2010, Mohamed Laraich, aujourd’hui retraité de la police, ne fait qu’une très courte allusion à cette information (pourtant capitale !) d’un espionnage du personnel de la DCN, au détour d’une question portant sur le rapport « Nautilus », une enquête parallèle menée par un ancien de la DST, Claude Thévenet, pour le compte de DCN, évoquant la piste des commissions et des rétro-commissions comme un mobile possible de l’attentat. Il n’est pas, non plus, relancé sur ce point par les enquêteurs de la DCRI.

Mustapha Laraich se dit peu convaincu par cette piste financière, même s’il reconnaît qu’il n’est « pas au courant » de cet aspect là du dossier. Ce qui alimente notamment son scepticisme, c’est d’abord la chronologie des faits : « Au sujet de l’éventualité d’une riposte au refus de payer des commissions par l’ex-président de la République, Jacques Chirac, lorsqu’il a été élu en 2002 (2ème mandat), je n’y crois pas du tout , explique ainsi Mustapaha Laraich, pour la simple raison que Monsieur Chirac a été élu le 5 mai 2002 et que l’attentat s’est produit le 8 mai, et queles informations recueillies font état d’une préparation d’attentat qui a duré 21 jours. Cette information émane des enquêteurs qui ont mené l’enquête. »

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Pourtant, le ciblage du personnel de DCN avant l’élection présidentielle de mai 2002 n’invalide en rien l’hypothèse d’un mobile financier. Au contraire.

Ce ciblage démontre que le personnel DCN du chantier des sous-marins Agosta, à Karachi, n’a pas été choisi par hasard. Après le « coup de tonnerre » du 21 avril 2002 et l’élimination au premier tour de l’élection présidentielle du candidat socialiste Lionel Jospin, Jacques Chirac se retrouve au deuxième tour face au candidat du Front National, Jean-Marie Le Pen. Dès le 21 avril, l’élection de Jacques Chirac était donc assurée. C’est précisément à ce moment là que les filatures contre le personnel de la DCN se mettent en place…

Pour rappel, le 13 mai 2002, Jacques Chirac avait prononcé le mot de « chantage »(« Nous ne céderons ni à la menace, ni au chantage… »), au cours de la cérémonie officielle pour les victimes de l’attentat de Karachi, à Cherbourg. Un mot lourd de sens. Quelle était donc la nature de ce « chantage » auquel fait allusion le chef de l’Etat ?

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