AVONS -NOUS DES LEÇONS À RECEVOIR DES PRIMATES ?

La première chose que je voudrais réaffirmer, c’est que la théorie de l’évolution confirmée par les travaux convergents de la biologie, de la génétique, de la psychologie expérimentale, de la neurophysiologie et de l’éthologie cognitive ne souffre aucune exception. La seconde, c’est queles transitions évolutives entre les espèces, parce qu’elle se font brutalement et non pas graduellement,ontproduit l’émergence d’un nouveau vivant semblable aux vivants desquels il descend et pourtant différent d’eux : c’est le vivant humain, l’Homo sapiens .Du point de vue de l'éthologie, Homo sapiens se distingue par la complexité de ses relations sociales, l'utilisation d'un langage articulé élaboré transmis par l'apprentissage, l'aptitude de son système cognitif à l'abstraction et à l'introspection. l'importance de l'apprentissage et de l'apport culturel dans le développement de l'individu

Maintenant, cette singularité humaine, comment la souligner sans pour autant reconduire ce dogme du propre de l’homme qui a fait tellement de mal à tous les animaux et à certains êtres humains qu’on tenait pour de quasi bêtes ? C’est la lecture des livres du primatologue le plus connu et reconnu à l’heure actuelle, Franz de Waal qui m’incite à répondre à cette question. Franz de Waalest professeur en éthologie au département de psychologie, à l'université d’Atlanta et il dirige en même temps le Centre Yerkes de Recherches sur les Primates . Il a publié de nombreux livres dont La politique du chimpanzé , De la réconciliation chez les primates et Le singe en nous, L’âge de l’empathie et récemment, Le bonobo, Dieu et nous. Les récits de cette observation et de ces expériences montrent que les vertébrés, les mammifères et, par excellence, les chimpanzés et les bonobos ont des comportements de coopération et d’entraide. Ils pratiquent même une assistance ciblée et durable aux êtres les plus faibles: les vieux, les petits, les orphelins, les blessés de toute sorte, les infirmes mentaux. Ces récits sont bouleversants et fortement étayés pas la théorie de l’empathie, l’empathie étant ce ressenti de l’intérieur, cette sorte de contagion affective, qui fait qu’un individu animal comprend immédiatement ce qu’éprouve un autre vivant : l’affect empathique étant localisable grâce à l’imagerie cérébrale.

Ces constats réconfortants donnent lieu à une critique sévère des religions révélées, de la croyance à une loi morale, qui viendrait d’en haut. L’altruisme, dit Frans de Waal est loin d’être le propre de l’homme. A la suite de Darwin, il observe que les conduites bienveillantes nous viennent de beaucoup plus loin que nous, de bien avant nous, les humains, et qu’elles sont même ce qu’il y a d’animal en nous. En ce sens, de Waal s’oppose aux interprétations pessimistes du péché originel comme à celles de la lutte pour la vie qui auront dégénéré, au grand dam de Darwin, en darwinisme social.Le darwinisme social est une doctrine politique évolutionniste et réactionnaire, apparue au dix-neuvième siècle. Elle postule que la lutte pour la vie entre les hommes constitue l'état naturel des relations sociales. Le darwinisme social préconise de supprimer les institutions et comportements qui font obstacle à la lutte pour l’existence, et à la sélection naturelle qui empêchent donc l’élimination des moins aptes et à la survie des plus aptes. De ce point de vue, jamais définitivement enterré, hélas ! Franz de Waal, avec ses chimpanzés et ses bonobos, fait du bon travail théorique et politique en faveur tant des hommes que des bêtes.

Pourtant, il faut le rappeler, aucun raisonnement à l'indicatif ne peut engendrer une conclusion à l'impératif, on ne peut pas enchaîner de ce qui est à ce qui doit être, des animaux aux hommes sans changer de terrain et donc sans manquer à la rationalité. En se fixant sur l’altruisme observé chez les animaux, Frans de Waal découvre certes la réalité de la continuité entre les vivants mais il manquela singularité humaine qui ne réside justement pas, peut-être, dans les sentiments moraux. Il propose une sociobiologie sympathique sans doute, puisque non fondée sur l’agression, mais son gentil naturalisme conduit à une animalisation de l’homme, à ce qu’on appelle le réductionnisme.

Ce qui n’est pas le cas de l’anthropologue Maurice Godelier. Celui-ci reconnaît, sans réticence, aux primates vivant en bandes multimâles et multifemelles l’imaginaire, le symbolique et l’aptitude à la transmission. On ne peut pas nier, dit-il, qu’en l’absence de langage articulé, les primates disposent de signes corporels et environnementaux qu’ils interprètent, car ils font sens pour eux-mêmes et pour les autres. Ils permettent une représentation du virtuel et ils organisent l’action. Godelier affirme cependant que les comportements de réconciliation analysés par Frans de Waalmontrent, à l’inverse de ce que les primatologues leur font dire, à savoir qu’ils devraient constituer un modèle pour les sociétés humaines, Godelier affirme que les primates vivant en bandes ne peuvent pas modifier la structure globale des rapports propres à leur espèce.Le sous-titre du livreL’âge de l’empathie, Leçons de nature pour une société plus apaisée est, de ce point de vue, irrecevable. Pourquoi ?Parce que le langage humain a la capacité de produire une opération, caractéristique qui consiste à se donner une représentation globale des principes d’organisation de la société. On peut dire qu’elle permet aux humains non seulement de vivre en société mais de créer de la société pour vivre, de produire des réalités nouvelles. Ce qui caractériserait donc l’émergence de l’espèce humaine, c’est cette capacité de transformer la société qui s’exprime par des événements qui ne relèvent pas de l’histoire naturelle : par exemple les prises de pouvoir, les révolutions, les constitutions, les traités, le droit, les oeuvres.

Le paléontologue Stephen Jay Gould a lui aussi relevé que les sociétés humaines se transforment selon une évolution culturelle, qui fonctionne par transmission de l’acquis, voire par révolution, et non par l’effet de modifications biologiques. Chez l'homme la passation d'informations par des voies non génétiques, rendue possible par le langage revêt autant d'importance, sinon plus, que ce qui est programmé par l'ADN. Nous détenons donc l'avantage unique, parmi les vivants, de relever aussi de cette transmission massive de l'acquis, qui possède une relative autonomie. C'est pourquoi l’apparition des prescriptions et des injonctions, ne sauraient s'expliquer à partir des constats faits sur des animaux, même sur ceux qui sont les lus proches de nous. Homo sapiens est une déviation, en même temps qu’une dérivation . Ce qui fait qu’on ne saurait réduire l’ethnologie à l’éthologie, la sociologie, à la biologie et la psychologie, aux neurosciences, on ne saurait réduire l’histoire des sociétés humaines à l‘Evolution. De même qu'il y a dans le devenir des formes vivantes de l’imprévu, de l'innovation, il y a, dans l’histoire des événements, des rencontres, des initiatives. Et, pour comprendre cette étrange spontanéité sélectionnée et transmise, ces inventions de normes, cette succession hasardeuse de propriétés émergentes, il faut recourir aux sciences sociales. Le temps ne viendra jamais où l'on pourra articuler sensément lestrois histoires dont Changeux dit qu’elles se nouent au niveau du cerveau de chaque individu : évolution des espèces, histoire sociale et culturelle de la communauté à laquelle le sujet appartient, histoire personnelle.

Les animaux, cher Frans de Waal, s’ils attendaient quelque chose de nous, ne nous demanderaient pas d’imiter leurs modes de vie, il nous demanderaient de prendre nos responsabilités d’êtres qui s’inscrivent dans l’histoire : afin, par la loi et par la force, de les protéger des massacres s’ils sont sauvages et, s’il sont domestiqués, de préserver leur intégrité en leur conférant des droits.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.