Entamée dans l'indifférence, accélérée par la chute de Dominique Strauss-Kahn, ponctuée par la primaire socialiste et défiée par l'entrée en lice de Nicolas Sarkozy, la campagne de François Hollande s'est achevée hier par une dernière tournée dans l'Est, après un ultime meeting jeudi place du Capitole à Toulouse.

"La campagne que j'ai menée depuis des mois doit ressembler à la prochaine présidence. Elle a été volontaire, digne fraternelle, rassembleuse", résumait le candidat socialiste dimanche dernier à Paris-Bercy. "Je veux que le prochain président de la République soit volontaire, digne, fraternel, rassembleur".

François Hollande a martelé ce même discours mercredi soir lors du face-à-face télévisé avec Nicolas Sarkozy, où il n'a pas craqué et aurait même plutôt, selon les politologues, conforté sa position pour le second tour, demain.

"Courage", "Tenez bon" sont les phrases les plus entendues par le député de Corrèze, l'homme qui "aime les gens" au point de distribuer sourires et poignées de main même à ceux qui ne viennent pas spontanément à sa rencontre.

La ferveur qui caractérisait la campagne de Ségolène Royal en 2007 a laissé place à de beaucoup plus calmes "déambulations" d'un prétendant à l'Elysée qui a fait de la normalité un atout, au risque d'être accusé de mener une campagne "ennuyeuse", qui "patine" et "tourne à vide".

"LE CHANGEMENT C'EST MAINTENANT"

Candidat depuis le 31 mars 2011, François Hollande s'est installé en position de favori dès la chute de Dominique Strauss-Kahn en mai dernier. Il a fait campagne tout l'été jusqu'à la victoire de la primaire de la mi-octobre.

Une fois investi par son parti, le candidat se dote en novembre d'une équipe de campagne d'une soixantaine de personnes dirigée par Pierre Moscovici et d'un slogan "Le changement, c'est maintenant", dévoilé au moment des voeux de fin d'année.

Le "candidat normal" endosse l'habit de prétendant sérieux le 22 janvier au Bourget, où se dévoilent son projet et ses talents d'orateur. "Mon adversaire, c'est la finance", déclare-t-il ce jour-là devant plus de 20.000 personnes.

Moins d'un mois plus tard, le 15 février, Nicolas Sarkozy se porte candidat. François Hollande poursuit son parcours sans accélérer, martelant son programme de manière pédagogique et multipliant les réunions publiques qu'il affectionne.

"J'aime les meetings, j'aimerais en faire plus, mais cela coûte cher", confie-t-il.

Pour ne pas dépasser le budget de campagne maximum de 22,5 millions d'euros, des réunions en plein air, moins onéreuses, sont organisées, de Nice à Clermont- Ferrand, de Hirson (Aisne) à Bordeaux.

Le terrain est complété par une campagne active sur internet et les réseaux sociaux -notamment menée par le fils de François Hollande, Thomas-, le porte-à-porte des militants et la distribution de millions de tracts et de documents, comme le livret rassemblant les "60 engagements" du candidat.

En 400 jours de tournée, le candidat socialiste a fait le tour des départements d'Outre-mer mais a rarement franchi les frontières, se contentant de courtes étapes dans des capitales européennes -Madrid, Rome, Berlin, Londres et Varsovie.

"Wir gewinnen zusammen" ("On gagne ensemble"), déclarait-il le 5 décembre au congrès du SPD allemand à Berlin. "I'm not dangerous" ("Je ne suis pas dangereux), lançait-il le 29 février à sa descente de l'Eurostar au pays de la "City".

Ni les attaques de l'UMP, ni l'entrée en lice de Nicolas Sarkozy, ni les tueries de Toulouse et Montauban n'auront entamé la constance d'une démarche qu'il espère, demain, victorieuse.

A une semaine du but, François Hollande a jeté les dés à Bercy par une trilogie qu'il affectionne: "A la victoire! Au 6 mai! A demain!"

CAMPAGNE MARATHON POUR LE PRESIDENT-CANDIDAT

Parti tardivement et avec un lourd handicap, Nicolas Sarkozy a couru tout au long d'une campagne commando, qui a souvent donné une impression d'improvisation, derrière son rival socialiste pour l'élection présidentielle, François Hollande.

"Il est un peu parti la fleur au fusil et ça s'est passé plus difficilement que prévu", souligne un ministre.

Nicolas Sarkozy a longtemps pensé attendre début mars pour officialiser sa candidature, avant de se résigner à avancer l'échéance, face à un adversaire entré en campagne plus d'un an auparavant et qui, loin de s'effondrer comme l'espéraient les stratèges présidentiels, s'était installé en tête des sondages.

Ses conseillers se sont notamment rendu compte qu'il n'aurait pas le temps, s'il attendait, de populariser ses thèmes de campagne avant la campagne officielle, qui impose une égalité de temps de parole entre tous les candidats.

Dès sa déclaration de candidature, le 15 février, il met les bouchées doubles pour tenter de refaire un retard qui semble irrémédiable aux yeux des analystes.

Il n'y a guère de jours sans déplacement en province, meeting dans un gymnase, un hall d'exposition ou une salle de spectacle, visite d'usine ou réunion "tupperware" dans des bistros de campagne, avec la même rage de convaincre ses interlocuteurs qu'il est seul capable de protéger les Français contre les aléas de la mondialisation et de la crise.

MOBILISATION ET CLIVAGE

Des ténors de la majorité se demandent aujourd'hui s'il n'est pas entré en campagne trop tard.

Un autre choix du chef de l'Etat est également aujourd'hui discuté: la décision d'égrener ses propositions au fil des jours pour maintenir l'opinion en haleine, alors que François Hollande avait déjà exposé l'essentiel de son programme.

Nicolas Sarkozy n'a été en mesure de présenter l'ensemble de son projet que le 5 avril, lors d'une conférence de presse, alors que la campagne officielle était déjà bien entamée.

Autre signe d'improvisation : il a longtemps fait dire qu'il publierait un livre comme François Hollande. Il y a finalement renoncé, se repliant sur une "lettre au peuple français".

Observateurs et membres de son équipe s'accordent en revanche sur un point: il réussit au moins aussi bien qu'en 2007 à mobiliser ses troupes -des foules survoltées, avec de nombreux jeunes, sous une houle de drapeaux tricolores.

Avec trois temps forts, qui réunissent chaque fois des dizaines de milliers de personnes: meeting géant à Villepinte, près de Paris, le 11 mars, réunion en plein air place de la Concorde à Paris le 15 avril, ainsi que celle, inédite, du 1er mai place du Trocadéro, un défi aux syndicats et à la gauche qui défilent au même moment à quelques kilomètres.

"ALLER AU PEUPLE"

Il a donné le ton dans une interview au Figaro Magazine avant même l'officialisation de sa candidature en mettant le cap à droite toute et en avançant une de ses propositions phare: le recours au référendum sur des sujets comme la formation des chômeurs et le contrôle de l'immigration, en cas de blocage par les "corps intermédiaires", ce qu'il appelle "aller au peuple".

Sous l'influence de Patrick Buisson, ancien journaliste venu de l'extrême droite et spécialiste des sondages d'opinion, il n'en démordra plus. Quitte à inquiéter la partie la plus modérée de sa majorité, comme les anciens Premiers ministres Jean-Pierre Raffarin et Alain Juppé, pour qui les Français se préoccupent plus du chômage que de l'immigration.

Mais la percée de la candidate du Front national Marine Le Pen au premier tour le confortera dans sa détermination à aller à la chasse aux électeurs du parti d'extrême droite.

Il ne réussit pas en effet à gagner son pari: devancer François Hollande lors de ce premier tour. Quant au second, il apparaît compromis, sauf coup de théâtre dans les urnes, tant est grande l'avance du candidat socialiste dans les sondages.

TROIS PHASES

Sa campagne aura ainsi connu trois phases: celle du doute, celle de l'espoir revenu et celle de l'énergie du désespoir.

Après son entrée en campagne, le 15 février, il se dépouille de son costume de président, redevient accessible à la presse, multiplie les apparitions sur les chaînes d'information.

Dans les médias, il ébauche un mea culpa sur les errements "bling bling" du début de son quinquennat. En meeting, il cogne sur François Hollande, qu'il accuse de mentir, et sur la "gauche caviar", dont il rejette les leçons -autre leitmotiv.

Mais sa campagne ne semble ne pas prendre. Il se perd dans des polémiques secondaires, par exemple sur la viande halal. Un chahut à Bayonne organisé par des militants basques et de gauche renforce le doute dans sa majorité. Les intentions de vote du premier tour, dont il espérait voir se croiser les courbes, restent favorables à son adversaire socialiste.

Il faudra le meeting géant de Villepinte, le 11 mars, pour qu'il entame la remontée attendue en lâchant sans prévenir une bombe: la menace de recourir à la politique de la chaise vide pour obtenir une meilleure défense des frontières de l'Union européenne face à l'immigration et de ses entreprises face à la concurrence de pays émergents.

La traque de Mohamed Merah, assassin de sept personnes, et la mort du jeune homme après un siège de 32 heures le 22 mars, lui font réendosser le statut de président protecteur face aux autres candidats réduits au rôle de spectateurs.

Selon les analystes, cette affaire n'a qu'un faible impact sur les électeurs, même si les courbes des sondages de premier tour se croisent en faveur de Nicolas Sarkozy.

Mais avec l'entrée dans la campagne officielle, cet élan semble de nouveau se briser, ce que confirme le premier tour le 22 avril. Sa campagne entre alors dans sa troisième phase.

Il se plaint d'avoir fait la campagne du premier tour à "un contre neuf", se pose en victime d'un "système médiatique" accusé de partialité. Il multiplie les signaux à l'adresse des électeurs du FN, tout juste atténués par des appels à ceux du candidat du MoDem, François Bayrou, et par un discours moins ouvertement adressé aux partisans de Marine Le Pen lors du face-à-face télévisé de mercredi soir avec François Hollande.

Ce débat était considéré par beaucoup comme sa dernière chance de faire la différence. Mais il n'a jamais réussi à déstabiliser son adversaire socialiste. Nicolas Sarkozy jugeait cependant jeudi l'élection plus ouverte que jamais.

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