Camus et le foot Cette photo de Camus, clope au bec, col du pardessus relevé, au stade Saint-Eugène à Alger... En ce temps les manifestants étaient efflanqués, les paras ressemblaient à des professionnels et non à des joueurs de rugby anabolisés, la gégène tournait en noir et blanc et l’Otomatik était soufflé par la première bombe terroriste de l’histoire humaine. Notre révolte fut la Guerre d’Algérie. En ce temps là l’Express était saisi. Jules Roy y écrivait de furieux articles pacifistes et pro FLN, à décolorer toutes les chemises blanches de nos grands intellectuels. Et Camus doutait, Camus qui préférait sa mère aux idées, tandis que Sartre déversait sur les ennemis de la lutte des classes et du communisme une haine et une violence inouïes, qu’on à peine à imaginer, à coté de laquelle le « feu sur Léon Blum ! » d’Aragon est un murmure amoureux. Il disait aussi : « Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune car ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. » Il n’avait rien écrit, lui-même, pendant l’Occupation, sur la persécution des israélites, tandis que « Les Mouches » et « Huis Clos » étaient joués dans des salles interdites aux juifs. La vie n’est pas simple, camarades... De « L’Homme révolté » de Camus il dit : « Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique ? S’il était fait de connaissances ramassées à la hâte et de seconde main ? Et si vos pensées étaient vagues et banales » Pas mal, pour le plagiaire d’Heidegger ! Mais la meilleure est de Bernard Frank, (le copain de Françoise Sagan) éternel critique littéraire du « Monde » et du « Nouvel Obs », baveux précautionneux, amer et mondain, à la belle plume glissante, glissante comme une merde, écrivain impuissant comme 99% des critiques : « Son style soutenu, précautionneux est le style d’un timide, d’un homme du peuple qui, les gants à la main, le chapeau encore sur la tête, entre pour la première fois dans un salon. Les autres invités se détournent, savent, ils savent à qui ils ont affaire... On va finir par s’apercevoir qu’il n’a jamais rien écrit. » La quantité d’ordure que contenait le cœur de l’ « autre invité » Bernard Frank, qui crache sur l’homme du peuple ! Conclusion : j’aime Camus. Je pense que « L’Etranger » n’a pas pris une ride, alors « Les chemins de la liberté » que nous dévorions à dix-huit ans sont devenus illisibles. La dernière phrase du Mythe de Sysyphe, « Il faut imaginer Sysyphe heureux » résume assez bien la condition économique de l’homme moderne et l’horreur de l’accumulation sans fin. J’aime que Camus ait parlé de son instit, lors de sa remise du Nobel ; qu’il soit du peuple, né pauvre d’une femme de ménage dans un quartier pauvre, et qu’il aille voir les matchs de foot. Alors, tout ce tintouin autour du foot, matrice de la violence, du racisme ? Les émeutes de joie ou de haine en Algérie après la victoire sur l’Egypte ? Je ne vais jamais au foot (je suis plutôt rugby), je ne regarde guère les matchs à la télé, et s’il m’arrivait d’aller aux Sept Deniers encourager le Stade, debout dans ce qu’on appelle les « populaires », suivant avec les autres, le pardessus relevé, les aller-retour des Rouge et Noir, je n’y vais plus, peut-être parce que le Stade de France est trop grand pour moi. Le stade de foot est-il devenu cette arène barbare, lieu de dopage, racisme, xénophobie où se rejoue la crise de nos sociétés, où se déploie « les lourdes rancoeurs politiques et sociales » (1), un lieu où s’exprime la violence de la compétition économique et les enjeux économiques, ouvertement clamés dans les salaires exorbitants des joueurs et des entraineurs, les rentes des sponsors et des chaînes de télé ? Oui, y a les hooligans, la houle de haine qui peut soulever toute réunion massive (mais on la trouve aussi bien dans un meeting, ou dans une manif). Oui, la violence contenue dans une société s’exprime lors des matchs. Oui, la victoire de l’équipe est une revanche des humiliés, les élites savent parfaitement surfer sur elle, oui deux pays d’Amérique latine se firent la guerre pour un match de foot, le foot c’est la guerre d’une certaine manière, cette guerre contamine les deuxième et troisième divisions maintenant que les hooligans sont chassés de première division, et pourtant, le col relevé de Camus dans le froid de Saint-Eugène c’est autre chose, un moment fraternel, un bon moment d’exitation certes, mais un prétexte à déboucher une bouteille avec d’autre copains le dimanche. Crier : « Aux chiottes l’arbitre ! » n’implique pas qu’on rejoue « A mort l’arbitre ! » de Mocky (ce film où les supporters finissent par lyncher l’arbitre). Rama Yade a eu tort de dire « l’important c’est d’être qualifié », c’est assez minable sans doute, mais quoi, faut-il mêler « l’honneur » aux coups de pieds dans un ballon ? Le foot n’en mérite pas tant. Il ne mérite ni Marseillaise ni fanfares, ni haie d’honneur des vainqueurs aux vaincus, ni rien. Il est un moment de carnaval, un moment yoyeux, populaire, et c’est tout. Le reste, aux chiottes, avec le sang impur qui abreuve les sillons. « L’homme révolté » est une excellente réflexion sur la violence et le mal. Ce n’est pas un livre péremptoire. Camus réfléchit, doute, se cherche. Réfléchir sur la violence est une urgence. C’est France Télécom et les drapeaux du nationalisme agités par Besson qui nous y invitent plus que le foot ou le rugby où nous allions, la clope au bec, le col de pardessus relevé, dans le froid du dimanche.

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