Caresser un animal

Dans son livre La grande barrière , l’écrivain, Jean Giono raconte comment, entendant lors d’une promenade des gémissements dans un fourré, il s’était approché d’une hase qui venait d’être blessée à mort par des freux. (La hase est la femelle du lièvre et le freux est un corbeau). Je lis.

« A genoux, à côté d’elle, je caressais doucement l’épais pelage brûlant de fièvre (…) Il n’y avait qu’à donner de la pitié, c’était la seule chose à faire : de la pitié, tout un plein cœur de pitié, pour adoucir, pour dire à la bête : Non, tu vois, tu n’es pas seule, quelqu’un souffre de ta souffrance.

Je caressais ; la bête ne se plaignait plus.

Et alors, regardant la hase dans les yeux, j’ai vu qu’elle ne se plaignait plus parce que j’étais pour elle plus terrible que les corbeaux.

Ce n’était pas apaisement que j’avais porté là près de cette agonie mais terreur, terreur si grande qu’il était désormais inutile de se plaindre, inutile d’appeler à l’aide. Il n’y avait plus qu’à mourir.

J’étais l’homme et j’avais tué tout espoir. La bête mourait de peur sous ma pitié incomprise, ma main qui caressait était plus cruelle que le bec des freux.

Une barrière nous séparait…

Cette grande barrière entre les humains et les autres espèces, la domestication l’a supprimée en partie, l’apprivoisement l’a parfois ébranlée, la contagion entre les espèces peut la faire tomber. Mais il reste une barrière de solitude que la tendre caresse du chasseur n’a pas pu lever et les mots de Giono témoignent de ce désespérant constat.L’empathie, qui va jusqu’à brouiller, même si c’est dans de très rares cas, la frontière entre chasseur et chassé, était absente au rendez vous de la hase et du conteur. La caresse de l’homme terrorisait la bête. C’est tout…

Ce dont je vais vous parler, c’est de caresses acceptées, de ces caresses d’hommes et de femmes ordinaires que nous prodiguons à nos animaux domestiques. Il faut peut-être l’expérience de toute une vie ou alors l’innocence du jeune enfant pour accéder vraiment à cette tendresse à la fois physique, désintéressée et chaste, pour parvenir à cette sorte de contemplation que rend possible le toucher. Il faut se dégager du souci de l’utile et même de celui de l’agréable pour comprendre ce qu’il y a, dans la caresse, de communication intense entre deux êtres vulnérables et mortels, et tout ce qu’il y a d’espérance accordée à une rédemption de la main humaine. Car c’est tout sauf une main mise, cette main qui ne prend, ni ne désire, ni ne garde et qui, dans la caresse, devient comme un regard aimant.Vous avez vu à la télévision, lors des marées noires, le travail de ces mains douces et adroites qui retiennent fermement les malheureux oiseaux marins, pour nettoyer le mazout qui mutile et profane leurs plumes et pour les rendre à l’air, à la mer, à la terre, à leur migration. C’est de cette piété là envers les animaux que je parle.

Caresser les bêtes familière, qui vivent dans la maison ou dans sa proximité, les chiens, les chats, les chevaux, les ânes nous console un peu du terrible échec raconté par Giono. L’animal peut être plus ou moins présent sous la caresse de son compagnon humain. Si le chat, apprivoisé mais non domestiqué, reste souvent soucieux d’autre chose, prêt à bondir ailleurs, le chien, lui, s’y abandonne, pleinement heureux et ne demandant rien d’autre sinon un peu de gratouille en plus. Le cheval, pour sa part, préfère les soins de l’étrillage, du pansage et du jet d’eau froide sur les pieds et les jambes, rudes caresses que réclame le contrat domestique.

Et je ne compte pas toutes ces caresses de langage que sont les paroles nous leur adressons et qu’ils comprennent ; ou, si du moins nous leur parlons vraiment, ils ne comprennent pas. « Nous devons la justice aux hommes, et la bienveillance et la douceur aux autres créatures qui peuvent les ressentir », écrit Montaigne, qui ajoute : « Je ne crains pas d'avouer la tendresse due à ma nature si puérile qui fait que je ne peux guère refuser la fête que mon chien me fait, ou qu'il me réclame, même quand ce n'est pas le moment. » Car l’animal qui nous rend notre tendresse quand il nous lèche les mains et quand il nous fait la fête, nous caresse à sa façon, et il le fait aussi en remuant la queue et en tressaillant de tout son corps, comme le chien d’Ulysse, Argus, qui a attendu pour mourir que son maître rentre à Ithaque.

Certains d’entre vous penseront sans doute que je suis bien innocente, sinon puritaine, en évoquant une sensualité chaste qui marquerait nos rapports tendres avec les animaux de compagnie, cette tendresse sans arrière-pensée. Et c’est pourquoi je me sens tenue de faire une mise au point. Elle me coûte, cette mise au point, car je n’aime pas trop aborder ce genre de sujet scabreux et me poser en censeur des mœurs. Mais je ne peux pas éviter de poser la question de la déviation possible de ce rapport physique avec les animaux, quand on les utilise à des fins sexuelles. Je dois donc dire un mot de la bestialité, de la zoophilie de nature sexuelle.

Il faut d’abord examiner la question sur un plan judiciaire.Le code pénal de 1791, promulgué par la Constituante, avait aboli les crimes de bestialité, de manière conforme à la Déclaration de 1789, la liberté consistant à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Au cours des XIXe siècle et XXe siècle, les juridictions pénales, incriminant les mauvais traitements envers les animaux de compagnie et les animaux apprivoisés, n’ont condamné que des actes zoophiles violents.En septembre 2003, la Fondation Brigitte Bardot a demandé au ministre de la Justice que tous les actes zoophiles, je dis bien tous, soient désormais considérés comme des sévices graves.Jusqu'en mars 2004, en effet, aucune loi n’avait puni la bestialité sauf dans le cas où l'animal subissait des sévices graves. Une loi du 9 mars 2004, adaptant la justice aux évolutions de la criminalité, ajoute une précision à l'article 521-1 duCode pénalet stipule que« le fait, d'exercer, publiquement ou non, dessévicesgraves ou de nature sexuelle, ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30.000 euros d'amende. »Par la suite, dans un arrêt du 4 septembre 2007, la Cour de cassation a ainsi considéré que la zoophilie consistait en sévices de nature sexuelle, « sans qu’il soit nécessaire de caractériser la violence, la brutalité ou les mauvais traitements ». Elle a ainsicondamné un individu qui sodomisait son poney à un an d'emprisonnement avec sursis, à 2 000 euros d'amende et à une interdiction définitive de posséder un animal.

Sur le plan du débat éthique, maintenant, je ne ferai que mentionner les attaques extrêmement violentes du juriste Gary Francione et du philosophe Tom Regan contre le philosophe Peter Singer. Ce dernier, bien que défenseur des animaux, s’est vu accuser, parce qu’il a écrit un texte relativement indulgent vis à vis des pratiques non intrusives de bestialité, d’avoir gravement compromis la respectabilité de la cause animaliste.

Il faut, à cette occasion, affronter courageusement, un problème dérangeant : est-il plus grave, moralement, d’abuser sexuellement d’un animal que de le tuer pour le manger. Le seul fait de poser la question est profondément transgressif parce que, même si l’on a découvert l’existence d’incontestables cultures animales, il se trouve que le symbolique, le culturel dont les hommes se sont montrés capables, du fait du langage articulé, surcharge et creuse la frontière entre l’espèce humaine et les autres espèces. On ne saurait nier que les hommes par leurs cultures, leurs traditions, leurs croyances, par leur histoire se différencient des animaux dont ils sont génétiquement les plus proches. Et il faut reconnaître que, malgré la réputation bimillénaire des Métamorphoses d’Ovide, qui racontent toutes sortes d’accouplements entre les hommes et les bêtes, la tradition occidentale judéo-chrétienne accepte, plus, recommande que nous tuions les animaux pour les manger, alors que cette même tradition, se scandalise à l’évocation d’ébats sexuels avec eux. Je laisse l’interrogation en suspens pour le moment mais je compte bien la traiter dans un avenir proche, et à travers un débat. La question me semble simple: est-ce que seuls ceux qui refusent le « spécisme » peuvent condamner la bestialité.Le spécisme est l'idéologie qui justifie et impose l'exploitation et l'utilisation des animaux par les humains de manières qui ne seraient pas acceptées si les victimes étaient humaines.Les antispécistes s'opposent donc non seulement à la maltraitance, mais aussi à l'exploitation et à la consommation des animaux par lesêtres humains.Je pose à nouveau la question : est-ce que seuls les végétariens stricts peuvent se permettre de condamner, les rapports sexuels d’hommes avec les animaux, même quand ils ne sont pas accompagnés de souffrance.

Ni la dignité humaine, ni la dignité animale ne me semblent menacées dès lors qu’aucun acte violent n’est commis : si, par exemple, on laisse faire un chat qui se frotte à un bras ou un chien qui se frotte à une jambe, en un mot, si c’est l’animal qui prend l’initiative. Bien entendu, dès qu’il y a initiative humaine, pénétration, violence, il devient évident que l’acte est délictueux.

Maintenant, ce qu’il faudrait surtout dénoncer comme abominable, c’est le développement considérable du commerce de la pornographie zoophile dans les sex shop et sur Internet, et les actes de barbarie que ces pratiques génèrent. Mais je ne voudrais surtout pas que la mention de ces pratiques dégoûtantes conduise à instiller du soupçon dans nos gestes familiers et que cela nous gâche le pur plaisir des caresses échangées avec nos bêtes.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.