Ne méritait-il pas le Goncourt? Hélas, les jurés de la prestigieuse institution n'en démordaient pas depuis septembre: le bandeau rouge reviendrait à l'art de la Guerre et donc pour ne pas laisser d'espoir à Emmanuel Carrère, son "Limonov" a été dégagé de la deuxième sélection. Dommage.

Il a créé une communauté de lecteurs, Carrère, depuis qu’il s’empare d’autres vies que la sienne : l’affaire Roman, dans L’adversaire , ou son grand-père, dans Un roman russe. Cette fois, l'écrivain raconte la vie d’un homme de 68 ans, un poète, un écrivain russe, un dissident que les intellectuels français ont beaucoup aimé dans les années 80, parce qu’il sortait du profil classique du dissident avec la barbe.

Limonov était plutôt le genre beau mec, sportif, physique de légionnaire, auteur de bons livres autobiographiques sur sa vie mouvementée de Russe exilé à New-York et à Paris. Ces intellectuels se sont éloignés de lui, parce que ses idées politiques et ses actes leur faisaient peur. C’est un nationaliste qui aime le combat et qui n’a pas hésité à se battre aux côtés de Serbes et à mitrailler Sarajevo, par exemple, au début des années 90.

Carrère raconte ce personnage anti politiquement correct depuis les années 50, un personnage qui se peint toujours comme un méchant dans ses récits. C’est un fanatique, un cynique qui trouve à Staline des qualités, avec lequel vous allez vivre une relation complètement passionnelle. Car sous la plume de Carrère, Edouard Limonov est à la fois la figure du bien et la figure du mal.

Adolescent, né dans une famille pauvre en Ukraine, il choisit d’être un bandit, parce que bandit, c’est le meilleur moyen d’être un héros, même s’il faut le payer. Et il le paie, souvent. Vous lirez comment sont traités les adolescents délinquants à l'Est, dans les hôpitaux psychiatriques, à l’époque.

Jeune homme, Edouard Limonov part pour Moscou et parvient à fréquenter une bande de poètes qu’il admire, ce sont des pages passionnantes sur l’underground moscovite, des poètes qu’il va finalement détester parce qu’ils sont plus célèbres que lui. C’est un jaloux. 1974, à New-York, Limonov a choisi de vivre là bas avec sa très belle femme de l’époque, Elena. Cette même année, Soljenitsyne est expulsé d’URSS. On prête une télé au couple Limonov pour qu’ils apprennent l’anglais. Et Limonov prend plaisir à sodomiser Elena à la barbe du dissident qui apparaît à la télévision, comme un bras d'honneur à celui que l'Occident applaudit.

« Limonov n’aime pas les cultes voués aux autres que lui. L’admiration qu’on leur porte, il pense qu’on la lui vole », écrit Carrère. Et pourtant, même quand ce Limonov est exécrable, même quand il est ce guerrier le couteau entre les dents, ce chef de parti ultranationaliste avec des jeunes au crâne rasé, vous poursuivez la lecture, parce qu’il est hors du commun, il se relève toujours après être tombé très bas (il est entre autres clochard à New-York, valet d’un milliardaire, ou enfermé par Poutine dans une des prisons les plus dures de Russie). On poursuit, parce que le romancier dessine un être qui peut aussi s’avérer l’amoureux le plus tendre, le plus dévoué du monde, ou un homme capable de traverser tout Moscou pour s’occuper d’un ami dont il est capable de dire le plus grand mal. C’est un personnage qui pourrait être un héros dostoïevskien, avec la soif « d’écraser, de vaincre, de charmer ».

Et c’est le talent de Carrère, de dessiner une figure trouble dont il émane une énergie de vie extrêmement contagieuse. Et aussi de parler de lui, Carrère, en creux, derrière l’ombre géante de son anti héros. N'admire-t-il pas cette vie aventureuse, lui qui reconnaît, par son éducation bourgeoise et ses études de sciences politiques, avoir hésité à devenir un petit con de droite?

Limonov, Emmanuel Carrère, POL, 20 euros.

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