Principaux extraits de l’audition du général Rondot, le27 septembre 2010, par les juges d’instruction Marc Trévidic et Nathalie Poux, dans l’affaire de l’assassinat des moines de Tibéhirine.

  • Sur l’implication personnelle de Rondot dans cette affaire

« S’agissant des moines de Tibéhirine, ma famille à travers mon père, avait des liens privilégiés avec l’Eglise catholique d’Algérie. Mon père connaissait les moines et était venu les visiter en Algérie. Pour ma part, je ne connaissais pas les moines, mais, étant donné les liens de ceux-ci avec mon père, c’est une affaire qui me touchait et je me suis porté volontaire. Ce fut une démarche personnelle dès le départ. Je voulais mettre à profit mes relations avec le général Smaïn Lamari. » [le patron du contre-espionnage algérien]. « C’est un drame qui a bousculé ma vie. »

  • Sur les responsables de l’assassinat des moines

A la question des juges Trévidic et Poux: « Avez-vous des doutes sur l’identité des ravisseurs et des commanditaires de l’enlèvement des moines ? », le général Rondot répond :

« D’après mes sources et mes informations, non. C’est un groupe affilié à Zitouni [émir du GIA] sinon Zitouni lui-même. »

« Selon mes informations, j’en suis resté à la piste Zitouni. »

« Comme je l’ai déjà dit devant Jean-Louis Bruguière, je n’ai aucun élément crédible que j’aurais pu recueillir, qui permettrait d’affirmer que les services algériens qui nous ont souvent assisté dans la lutte anti-terroriste, auraient été complices comme cela aurait été avancé de l’enlèvement et de l’assassinat des moines. »

  • Sur l’hypothèse d’une bavure de l’armée algérienne

« Je ne l’ai découverte dans la presse qu’après l’audition du général Buchwalter. Il avait été fait état de cette hypothèse bien avant dans la presse, mais pas dans une audition officielle. »

  • Sur un fax chiffré envoyé par le général Lamari au général Rondot, le 21 mai 1996, faisant état d’un repenti permettant de localiser les otages dans la localité de Tala Ser

Les magistrats font remarquer au général Rondot que ce dernier prend « cette information très au sérieux puisque le lendemain, à 9h05, [il demande] à Smaïn Lamari par fax chiffré quelle exploitation opérationnelle il compte donner à ce renseignement », avant de lui demander : « Aviez-vous des inquiétudes sur l’utilisation de ce renseignement ? »

Réponse de Rondot : « Cela pouvait traduire des inquiétudes d’une opération (…) Le renseignement était intéressant parce qu’il venait d’un repenti. »

Question des juges Trévidic et Poux : « Quelle a été la réponse de Smaïn Lamari à votre question du 22 mai ? »

« Si je ne l’ai pas noté, répond Rondot, c’est que probablement je n’ai pas eu de réponse. Mais la réponse a pu parvenir à un autre destinataire que moi. »

  • Sur une éventuelle manipulation de Djamel Zitouni par les services algériens

« Dans le cadre de la lutte menée par les services de sécurité algériens contre le ou les GIA, la stratégie de ces services était de pénétrer, manipuler et intoxiquer ces groupes pour provoquer leur éclatement et leur auto-destruction. On peut imaginer que certains de ces groupes aient été instrumentalisés pour détruire un groupe concurrent ou hostile. »

« Les services algériens ont probablement laissé fonctionner Zitouni, car celui-ci a éliminé beaucoup de groupes concurrents. Autrement dit, il a éclairci le terrain. »

  • Sur l’élimination de Djamel Zitouni (en juillet 1996) que le général Rondot préconise dans l’une de ses notes

« Pour tenter d’effacer l’échec, la DCE [contre-espionnage algérien] se doit d’éliminer par tous les moyens Djamel Zitouni et ses comparses. C’est notre devoir de l’encourager et peut-être même de le lui imposer » :

« Cette remarque correspond à mon tempérament. Je n’ai pas l’habitude ni la réputation de laisser courir dans le cadre de la lutte anti-terroriste des gens qui ont frappé notre pays. Il me semblait que la DCE pouvait avoir les moyens d’éliminer Zitouni ou de le faire. (…) C’est une manière de dire les choses à Smaïn Lamari. Ce n’est pas la DST, c’est moi, et avec des propos que j’assume personnellement. »

  • Sur la vague d’attentat en 95 et le détournement d’un Airbus d’Air France qui ont précédé l’enlèvement et l’assassinat des moines

« Pour moi, l’assassinat des moines a représenté un crime qui était sans commune mesure avec ceux que Zitouni avait pu commettre par le passé »

  • Sur le rôle joué par l’islamiste Abderrazak Le Para (aujourd’hui détenu en Algérie) cité par des repentis algériens comme ayant eu un rôle dans l’enlèvement des moines, et dont parle Rondot dans une note du10 juin 2004dans ces termes : "Abd le Para au Sahel : où est-il ?", "Une arnaque ?", "Rôle de la DGSE"

« Abderrazak le Para était signalé comme étant descendu vers le sud avec un groupe. On se posait la question de sa localisation. "Une arnaque", je ne sais plus ce que j’ai voulu dire. Est-ce que c’était une manipulation des services algériens ou une défection, c’était bizarre. "Rôle de la DGSE" correspondait à la recherche d’informations par ce service sur cette équipée. (…) Selon ce que je sais, il a été capturé par les libyens pour être remis après de longues négociations aux algériens. (…) Nous avons décidé de ne pas nous impliquer sauf pour obtenir des renseignements (…) Ce personnage nous intéressait étant donné le rôle qu’il avait joué dans l’enlèvement de français dans la bande sahélienne. Si j’ai utilisé le mot « arnaque » c’est sûrement qu’il y a eu des paiements entre les régimes tchadien, libyen et algérien. (…) Je n’ai eu aucune information au sujet de son éventuelle implication dans l’enlèvement des moines. »

  • Sur les relations de Rondot avec les "services" algériens

« J’ai commencé à avoir des relations avec les services algériens dans le cadre de l’activité de la DST à l’époque de Georges Ibrahim Abdallah. J’ai été formellement nommé à la DST à l’époque du préfet Bernard Gérard et c’est à partir de cette date que j’ai effectué un certain nombre de liaisons avec les services algériens. »

« Je crois que la DCE [contre-espionnage algérien] avait des relations exclusives avec la DST.»

  • Sur les relations entre le contre-espionnage algérien et la DGSE

« S’agissant des services algériens, ce qui est normal et courant, ceux-ci avaient une certaine prévention contre la DGSE. Les services algériens, services de sécurité intérieure, se méfiaient d’un service étranger, fut-il ami, censé opérer sur leur territoire. »

« Je connaissais bien le lieutenant-colonel Le Doare [représentant de la DGSE à l’ambassade de France] pour avoir travaillé sur une opération commune avec lui. Quand je suis venu à Alger, je l’ai rencontré par courtoisie. Ilm’a fait part de son amertume d’être mis à l’écart par la DCE [contre-espionnage algérien]. Je lui ai expliqué que c’était comme ça. La DST et la DCE avaient des relations opérationnelles anciennes dans le cadre de la lutte anti-terroristes. Les services algériens nous ont donné des informations permettant de mettre hors d’état de nuire des réseaux terroristes islamistes en France. Il s’en est suivi une habitude de travailler entre ces deux services. »

  • Sur les contacts noués par Rondot avec les filières islamistes, pendant l’enlèvement des moines

« Comme je l’avais indiqué à Jean-Louis Bruguière et comme je le confirme, j’ai fait des démarches à travers mes filières sur les mouvements soudanais, djazaristes et GIA (...) J’ai respecté la règle du cloisonnement (...) Mes contacts avec les milieux islamistes ont fait l’objet d’une note au préfet Philippe Parant [DST] qui n’a pas été déclassifiée à ma connaissance. »

« D’une manière générale, le général Smaïn Lamari n’était pas tenu de me dire tout ce qu’il savait ou tout ce qu’il faisait, et la réciproque était vraie. (…) Il ne m’a jamais donné d’informations sur [les opérations militaires sur le terrain]. Il m’a simplement indiqué les pistes suivies qui apparaissent dans le dernier compte rendu que j’ai fait de mes contacts avec les services algériens.J’avais simplement demandé à Smaïn Lamari que la pression militaires sur les ravisseurs ne mette pas en danger la vie des moines. »

  • Sur la crainte de Rondot que les services algériens ne règlent "brutalement" le problème, pendant la détention des moines

« Parmi mes inquiétudes, il y avait celle d’une intervention brutale des autorités algériennes. Dans l’affaire de l’Airbus, il avait fallu à l’époque de fortes pressions des autorités françaises pour que les services de sécurité algériens acceptent de ne pas régler le problème eux-mêmes et acceptent que l’avion décolle pour la France. Je craignais une réaction brutale pour effacer l’humiliation des algériens lors de la prise de l’Airbus. (...) Ma crainte était que les algériens, poussés par les circonstances, s’engagent dans une opération de libération des moines calamiteuses. »

Question des magistrats : « Pensez-vous que les autorités algériennes avaient peur d’une intervention des services français pour libérer les moines ? »

Réponse de Rondot : « Ils pouvaient le craindre, mais à ma connaissance c’était totalement exclu. »

  • Sur la découverte des têtes des moines

« Je l’ai appris le 30 mai 1996, en même temps que la DST. Nous l’avons appris par les canaux diplomatiques français en Algérie. Je ne pense pas que ce soit par les services algériens. (…) Il y a plusieurs explications qui viennent à l’esprit : les têtes sont plus faciles à transporter que les corps. »

Question des juge Trévidic et Poux : « Savez-vous si des diligences ont été effectuées pour retrouver les corps des moines ? »

Réponse du général Rondot : « Je ne sais pas. Je n’ai aucune information à ce sujet. »

Les magistrats : « N’avez-vous pas été missionné pour ça par la DST ? »

Rondot : « Non. Je n’avais pas été missionné pour ça par la DST. »

  • Sur une note du21 janvier 2004évoquant un déjeuner entre Rondot, les représentants des services secrets français et le juge Jean-Louis Bruguière avec cette mention "Encadrer le juge "

« Le verbe "encadrer" que j’ai mis entre guillemets est une formulation militaire qui veut dire "assister". J’ai fait un compte rendu au ministre de ce déjeuner et j’ai fait état des besoins matériels et des moyens qui auraient pu être mis à la disposition du juge pour l’exécution de ses commissions rogatoires internationales. Je précise que Jean-Louis Bruguière tel que je le connais n’est pas une personne que l’on peut encadrer au sens vulgaire du terme. »

  • Sur la visite de Rondot au Vatican auprès de Monseigneur Tauran, du 16 au19 décembre 1998

« Je me suis effectivement rendu à Rome auprès de Monseigneur Tauran pour évoquer le drame des moines de Tibéhirine et lui dire qu’il serait important de faire procéder à la canonisation de ces moines comme martyrs. Il s’agissait d’une démarche personnelle qui me tenait à cœur, mais autorisée par ma hiérarchie (…) J’ai rendu compte de ce déplacement à ma hiérarchie, au ministère de la Défense. Il s’agit d’un document classifié. Je n’étais plus à la DST à l’époque.

  • Sur les lettres échangées avec le général de Chergé, le frère de l’un des moines assassinés

« Le général de Chergé, frère de Christian de Chergé, un des moines assassinés m’avait contacté au ministère de la Défense pour que je le tienne informé sur ce drame. C’était donc une démarche purement personnelle et nous avons échangé des correspondances (…) Tout est classifié (…) Il était curieux de connaître les circonstances de l’assassinat des moines. »

  • Sur les "carnets" du général Rondot

« Je souhaite faire une mise au point sur ce que les médias et les parties civiles appellent mes carnets. Ces carnets ont été détruits, comme la règlementation l’impose, à la fin de mes fonctions, en décembre 2005. (...) Vous me montrez des extraits de ces carnets qui sont des verbatim de réunions avec ma hiérarchie au moment où j’avais pour fonction conseiller pour le renseignement et les opérations spéciales auprès du ministre de la Défense, d’Alain Richard à Michèle Alliot-Marie. »

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