[ Chaque vendredi, le journaliste Nicolas Filio lève le voile sur les images fausses ou trompeuses circulant sur le web ]

Plusieurs photos censées montrer la présence de militaires envoyés par Moscou sur le territoire ukrainien se sont révélées fausses, au grand bonheur de ceux qui accusent l'Occident de propagande. Pourtant, les preuves valables ne manquent pas…

Capture d'écran de l'intervention de James Inhofe devant le Sénat américain le 11 février 2015 - C-SPAN
Capture d'écran de l'intervention de James Inhofe devant le Sénat américain le 11 février 2015 - C-SPAN © Radio France

La date des photos était connue, son staff avait recontacté la source pour s'en assurer. C'était confirmé. James Inhofe était donc sûr de son fait lorsqu'il présenta à ses collègues du Sénat américain trois preuves en images de la présence de troupes russes sur le sol ukrainien. Il fit également parvenir les images au Washington Free Beacon, un site web d'actualité proche des conservateurs américains, qui publia les photos le lendemain. En à peine une heure, toute la belle démonstration s'effondrait. Comme le prouvaient quelques internautes et d'autres médias, au moins deux des photos n'avaient pas été prises en Ukraine.

En effet, deux des images sur lesquelles s'est appuyé le sénateur américain datent de 2008, lors du conflit entre la Géorgie et la Russie autour de la région séparatiste d'Ossétie du Sud. Quant à la troisième photo de chars russes qui s'affichait derrière James Inhofe, elle a été prise dans la région de Louhansk, en Ukraine, le 28 octobre dernier, mais le photographe de l'AFP qui en est l'auteur précise qu'elle montre des séparatistes pro-russes.

Le même jour, une mésaventure similaire est arrivée au site web de la chaîne allemande ZDF. Pensant illustrer leur article sur la crise russo-ukrainienne avec une photo de chars russes, ils ont en fait utilisé une image montrant des chars géorgiens en mai 2009. En passant l'image dans un moteur de recherche inversée (comme Tineye ou Google "Recherche par image"), il était possible de retrouver trace de cette photo. Sur un site en coréen, certes, mais avec la date de 2009 clairement lisible.

Comme l'explique désormais la ZDF sur l'article, l'image avait été utilisée à titre d'illustration seulement et lors de son entrée dans la base de données photo de la rédaction, elle avait été incorrectement légendée "chars russes". "Désormais, les photos que nous utilisons portent plus clairement la mention 'Archives' ou la date à laquelle elles ont été prises", déclare la chaîne. Pour des images aussi sensibles, c'est en effet plus prudent.

Quant à l'erreur du sénateur Inhofe, elle a une cause encore plus rocambolesque. Le professeur de l'université de Georgetown qui a facilité la rencontre entre le parlementaire américain et une délégation ukrainienne explique que les membres de cette dernière ont fourni des images prises entre fin août et début septembre 2014 et montrant des atrocités commises par des soldats russes contre des militaires ukrainiens. Un paquet de photos imprimées, auquel aurait été joint un autre regroupant des images d'équipements militaires russes à titre de comparaison. Et les deux lots auraient été mélangés. A voir la photo prise lors de cette réunion, cela ne paraît pas complètement impossible :

Voilà comment discréditer toute une démonstration. Mais oui, puisque les preuves présentées sont fausses, c'est donc qu'il n'y a pas d'intervention russe en Ukraine, n'est-ce pas ? Ce serait oublier que des journalistes du Guardian et du Telegraph avaient été témoins d'une incursion russe en territoire ukrainien en août. Surtout, ce serait laisser de côté le travail effectué par le collectif Bellingcat, fondé par le blogueur britannique Eliot Higgins. Parmi les projets de ces enquêteurs citoyens, l'un vise à identifier le matériel militaire russe vu en opération sur le sol ukrainien.

Et pourtant, les preuves existent

L'équipe bénéficie à plein de plusieurs apports majeurs d'Internet : d'abord, les réseaux sociaux et autres sites de partage d'images en ligne sur lesquels sont envoyées des photos et des vidéos des troupes en action dans l'est de l'Ukraine. Bellingcat s'appuie sur un outil collaboratif, Checkdesk, pour permettre à tout volontaire de signaler des documents montrant des véhicules militaires russes. L'équipe procède ensuite à une vérification des éléments apportés, en mettant là encore à profit le web pour s'assurer que la topographie correspond aux images, vérifier l'identité et la fiabilité de l'auteur des photos ou des vidéos et trouver d'autres sources corroborant l'information.

Lancée le 3 février avec déjà 94 images d'équipements militaires russes, la plateforme en a ajouté une centaine en deux semaines, alors qu'elle a déjà reçu quelque 400 signalements ("en comptant les doublons "). « Le but n'est pas d'aller le plus vite possible mais d'être précis », explique Veli-Pekka Kivimäki, l'ingénieur en télécommunications finlandais qui administre le projet. Ainsi, les observations répertoriées sont placées sur une carte avec la géolocalisation la plus pointue possible, une date de prise de vue, la catégorie de matériel et la source des images, souvent YouTube ou les réseaux sociaux russes VK et Odnoklassniki.

Data from [bellingcat-vehicles.silk.co](http://bellingcat-vehicles.silk.co) Parmi les éléments probants relevés par Bellingcat : [ce char russe](https://www.bellingcat.com/resources/2015/02/12/ukraine-conflict-vehicle-first-week/) qu'on pouvait voir sur une vidéo tournée en Russie en août dernier et qui a été aperçu deux fois ces dernières semaines autour de la ville de Debaltseve, que l'armée ukrainienne vient d'abandonner aux séparatistes. Le problème avec ces images, c'est qu'il faut analyser le type de matériel pour montrer que l'armée ukrainienne n'en possédait pas ou comparer plusieurs prises de vues pour établir qu'un blindé qui était en Russie a désormais passé la frontière. C'est moins directement frappant qu'un tank qui arborerait une plaque d'immatriculation moscovite et un drapeau russe en passant devant un panneau marquant l'entrée de Donetsk. C'est sûr, mais c'est tout de même beaucoup plus valable. **_Vous pouvez me signaler les images fausses ou suspectes que vous voyez passer sur Internet [par mail](mailto:nicolas.filio@gmx.fr) ou sur Twitter :_**
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