Vous êtes bien belle Et je suis bien laid A vous la splendeur Des rayons baignés A moi la poussière A moi l’araignée Vous êtes bien belle Et je suis bien laid Tu feras le jour Je ferai la nuit Je protégerai Ta vitre qui tremble Nous serons heureux Nous serons ensemble Tu feras le jour Je ferai la nuit Vous êtes bien belle Et je suis bien laid A vous la splendeur Des rayons baignés A moi la poussière A moi l’araignée Vous êtes bien belle Et je suis bien laid Voilà ce qui arrive quand la version sublimement chantée par Serge Reggani d’un texte pur si pur écrit par Victor Hugo vous revient par hasard aux oreilles. Le rapport avec le cinéma me direz-vous… Aucun assurément. Strictement aucun. Sinon qu’on aimerait parfois trouver cette perfection-là sur grand écran. Cette modestie. Cette concision. Cet essentiel. N’est-ce pas Monsieur Canet ? Pour le reste, c’est plutôt une belle semaine de cinéma qui nous est arrivée depuis mercredi dernier. Il y a d’abord cette « Vénus noire » de Kechiche le surdoué. Ah qu’il est intranquille et profondément dérangeant ce film-là ! Ah qu’il ne cesse de vous hanter au fond de vos rêves éveillés de spectateur bousculé ! Ah qu’il est difficile de ne pas y revenir malgré la douleur et les questions ! Mais comment faire autrement, quand même le cinéaste se met à ce point-là en cause dans son rapport au cinéma, à ceux qui le font et à ceux qui le regardent ? On pourrait comparer cela à du sel sur une plaie ouverte. Mais alors à quoi bon aller se faire ainsi du mal dans une salle obscure ? C’est au contraire du bien qu’il faut attendre de cette « Vénus noire » sortie tout droit de deux siècles d'errances à partir desquels nous devons encore faire des efforts pour être des citoyens éclairés, des Républicains exigeants, des spectateurs vigilants. Oui, comme le disait Alphonse Donatien François, le ci-devant comte de Sade, plus connu sous le nom de marquis, « Français, encore un effort… ». C’est bien la raison pour laquelle, on sort du film de Kechiche en se disant que « l’exercice a été profitable ». Est-ce si fréquent cet état de veille active en sortant d’une salle de cinéma ? Et sans que jamais, à aucun moment, Kechiche ne nous fasse la morale ou la leçon. A chacun de voir et de savoir. Tout est affaire de regard, on le savait déjà. C’est ce que nous dit cette Vénus noire depuis son exemplaire histoire et son incroyable parcours. 1810 - 1815, c’était hier, ou presque. Depuis, le cinématographe, soit une amplification du spectacle à nulle autre pareille. De quoi réfléchir. Et puis, c’est cette semaine également que le Chilien Guzman nous donne de ses nouvelles. Sa trilogie sur les années noires de l’après coup d’Etat nous revenait régulièrement et douloureusement en mémoire. Singulièrement quand Carmen Castillo, autre cinéaste chilienne exilée, nous bouleversait pareillement avec son retour à ses sources. Comme si l’onde du choc du septembre noir de Pinochet n’en finissait pas de nous interroger, avec en filigrane la figure d’Allende comme un repentir, un soleil noir de nos consciences amollies. Mais que dire encore en images sur cette tragédie du Chili ? Mais quel documentaire faire encore sur ces années-là, sur ce passé qui ne doit pas passer à la trappe ? Avec « Nostagie de la lumière », Guzman apporte une réponse, sa réponse. Du désert d’Atacama (d’où sont revenus les fameux mineurs récemment), le cinéaste fait surgir les corps des suppliciés par la junte chilienne pour leur donner en quelque sorte le pur ciel étoilé de cette région comme une dernière sépulture éternelle. La poussière des os et celle des étoiles mortes, filantes et brillantes tout à la fois. Et puis au détour d’une séquence, un grand-père et une grand-mère, muets face à la caméra, tandis que leur petite-fille raconte la mort de ses parents dénoncés par eux, sous la contrainte, la menace et le chantage. Deux vies brisées qui continueront de vivre malgré tout, deux morts-vivants face à la caméra. Et puis deux vies torturées et tuées, deux vies sans cadavres. Et au bout de ce massacre, cette petite-fille devenue mère à son tour. Deux destins à venir. Le tout sous les étoiles bienveillantes et la vie recommencée. Incongru alors de vous dire que « The American » de Corbjin avec Clooney mérite le détour, si l’on veut bien y voir un subtil exercice de style autour de la figure d’un acteur star qui vaut bien mieux que toutes les capsules de café du monde ? Non, car ainsi va le cinéma. Un poème de Hugo. Et un film-phare. Et un film-témoin. Et un film-clin d’œil. C’est beau la vie !

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.