Aux obsèques de l'éditeur Christian Bourgois, le 12 janvier, Basilique Sainte Clothilde, à Paris, sa femme avait déposé sur les chaises, ce texte tiré de ses notes, un mois avant sa mort, en vue d'un prix qui devait lui être remis. Voici quelques extraits pour le plaisir de retrouver la petite voix de ce grand découvreur de la littérature contemporaine. "Désirant m’inscrire dans la tradition d’un Gaston Gallimard ou d’un Michel Lévy, j’ai imaginé très tôt, malgré mon ignorance proverbiale des langues étrangères, d’avancer sur les territoires encore largement inexplorés des littératures autres, avec une grande conviction sur la ligne à suivre, sans avoir pour autant décidé un jour de ne publier que des traductions : disons plutôt que j’ai suivi une évolution guidée par le hasard et les circonstances, avec, je m’en rends compte aujourd’hui, un certain culot. Heureusement, j’ai fait mien très tôt ce précepte attribué à un général vénitien du XVIIème siècle, le Général Montecuculi :“Il faut toujours saisir l’occasion par les cheveux, mais ne pas oublier qu’elle est chauve”(...) Je me suis toujours fait une haute idée de la création artistique, qu’elle soit littéraire ou autre, et donc des créateurs. Quel que soit le talent d’un homme politique ou d’un chef d’entreprise, j’en ai connu de très brillants et fameux, je n’ai jamais été vraiment impressionné par eux comme je l’ai été par la puissance d’un artiste, mais également par la solitude qu’il doit le plus souvent affronter. Il faut aimer les artistes, penser qu’ils ont finalement toujours raison. C’est ma conviction profonde depuis que je fais ce métier. Je ne crois pas qu’il y ait de petits et de grands artistes, de petites et de grandes oeuvres. Il faut justement se méfier dans ce domaine si foisonnant, riche et complexe de la création, de nos catégories de classement et de jugement, être sans cesse à l’écoute, aux aguets -ce qui ne veut bien sûr pas dire que tout se vaille, tant s’en faut. En tout cas, j’ai depuis toujours voulu mettre les dons d’éditeur que l’on veut bien me reconnaître au service de ces créateurs, aucun déboire éditorial ne m’a fait changer d’opinion sur ce point crucial(...) J’ai déjà cité beaucoup d’auteurs, parmi lesquels je privilégie volontiers, en m’adressant à vous, ceux de langue espagnole comme Onetti, Tomeo, Cabré, Vila-Matas, Marsé, Montalban ou Bolano, et plus récemment Pauls et Aira, Prieto, Solares, Fadanelli, qui font que mon catalogue peut être lu comme un éloge du cosmopolitisme littéraire. Pour moi, ce beau mot de cosmopolitisme, longtemps dévalué ou voué aux gémonies en France, désigne parfaitement ce que je veux faire et, par opposition, ce que je refuse : le nationalisme culturel, sous la forme la plus odieuse et excécrable du chauvinisme (…) J’ai toujours pensé, et aujourd’hui plus que jamais, au rebours de toutes les prophéties catastrophistes, que l’avenir du livre demeure le livre. Je ne sortirai pas de cette conviction…” Comme le rappelle Pierre Assouline sur son blog, "la République des livres, "Christian Bourgois a dicté ces lignes le 18 novembre 2007. Un mois plus tard, il n’était plus."

Daniel Rondeau
Daniel Rondeau © Radio France
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