Deux ans après la signature de l'accord de paix, les Colombiens votent dimanche pour la première présidentielle de l'après-guerre. Le président sortant, Juan Manuel Santos, laisse un pays encore très marqué par la guerre. La Colombie est aujourd'hui le deuxième pays le plus miné du monde après l'Afghanistan.

Colombie : la paix sur un champs de mine
Colombie : la paix sur un champs de mine © Radio France / Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

Près de 12 000 victimes de mines depuis près de 30 ans, dont un quart d'enfants comme Jemerson. L'adolescent a 13 ans. Comme beaucoup de jeunes Colombiens, il est fan de football. Avec sa crête sur la tête, il ressemble à ses idoles. Il y a trois ans, Jemerson perd sa main gauche. Lui dit ne se souvenir de rien, alors c'est sa maman, Viviana qui raconte.

Jemerson, sa petite soeur et sa maman Viviana
Jemerson, sa petite soeur et sa maman Viviana © Radio France / Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

C'était un 12 mai, mon garçon est parti dans l'après-midi voir sa grand-mère. Quand on a entendu l'explosion, parce qu'on l'a bien entendue, ma sœur m'a emmenée le chercher à moto. Et quand je suis arrivé, il était à terre, il était en sang, sa main était déchiquetée. Je criais, j'appelais à l'aide, je criais comme une folle, je le prenais dans mes bras parce qu'il était conscient. Il m'implorait de lui pardonner d'être parti sans demander la permission, il me disait de ne pas le laisser mourir. Jemerson a été blessé à l'aorte, il a perdu sa main, un poumon a été touché et il a toujours des éclats dans le torse. Il a encore très mal à la poitrine, il dit parfois qu'il sent ses doigts et sa main, comme s'il les avait encore. Quand il essaie de prendre quelque chose, il se met en colère et ça le fait rager.

La Colombie n'est pas un terrain de guerre conventionnel. Les FARC ont mené pendant près d'un demi-siècle une guerre de guérilla, ils ont miné des routes, des chemins de terre et des champs. Beaucoup de travailleurs agricoles comme Jose Luis Galindo ont été mutilés par l'explosion d'une mine. 

José Luis Galindo, victime de l'explosion d'une mine
José Luis Galindo, victime de l'explosion d'une mine © Radio France / Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

Je travaillais dans les champs. La mine était cachée par de mauvaises herbes. J'ai donné un coup de bâton et ça a explosé. J'ai été projeté à environ trois mètres. J'ai une douleur permanente et très forte à l'abdomen et je ne peux plus travailler.

Une quarantaine de blessés cette année et plus de 5 500 mines neutralisées en 2017

Handicap International emploie quarante démineurs locaux : 27 hommes et 13 femmes chargés de sonder les sols pour identifier les mines. Ils préviennent ensuite les responsables des opérations pour neutraliser ce que l'ONG appelle des "engins explosifs artisanaux", autrement dit des mines bricolées.

Un démineur d'Handicap International sonde le sol
Un démineur d'Handicap International sonde le sol © Radio France / Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International
Engins explosifs improvisés neutralisés par Handicap International en Colombie
Engins explosifs improvisés neutralisés par Handicap International en Colombie © Radio France / Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

Sur le bord d'un chemin en terre qui serpente entre des petits hameaux des Andes colombiennes, Edio Gonzalez, un agriculteur du hameau d'El Palmar a repéré et déplacé un obus rouillé : une dizaine de centimètres de diamètre, 40 centimètres de long, à l'intérieur, une spirale en métal et à sa tête, une ogive remplie d'explosifs.

Il y avait des combats par ici, ils lançaient des choses comme ça dans les champs. Je l'ai trouvé en travaillant et je l'ai ramassé parce que ça pouvait être dangereux pour le bétail.  Je l'ai pris avec un bâton, il était tombé là, sur le ventre. Mais on ne sait jamais, si ça explose." 

Talkie-walkie à la main, visière plastifiée et combinaison en kevlar, Ignacio Gonzalez s'apprête à désamorcer la mine. La technique consiste à envoyer de l'eau à très grande vitesse dans l'obus pour séparer la charge explosive du mécanisme d'initiation. Au bout d'un câble électrique d'une centaine de mètres, cet ancien des forces anti-terroristes espagnoles a le détonateur entre les mains. 

Ignacio Gonzalez, repsonsable du déminage dans le Cauca pour Handicap international
Ignacio Gonzalez, repsonsable du déminage dans le Cauca pour Handicap international © Radio France / Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

L' engin explosif que nous avons détruit aujourd'hui est une copie d'un mortier conventionnel, une très bonne réplique. En Colombie, tous les engins explosifs et toutes les mines que nous avons trouvés sont fabriquées artisanalement.  C'est-à-dire qu'ils ne sont pas produits à la chaîne, mais par un artisan d'un groupe armé qui a une certaine expérience. Ils sont très avancés et très bien faits. Ils sont réalisés à partir de matériau commun comme des bouteilles d'eau par exemple. Ces bouteilles sont enterrées dans le sol comme une mine, elles sont reliées à une seringue qui enclenche le mécanisme en cas de choc. Lorsque les engins explosifs sont fabriqués par une entreprise, ils suivent un modèle et nous connaissons tous les modèles. Dans les cas des mines artisanales, le modèle est ressemblant mais les matériaux et l'emplacement des composants sont différents.

Le déminage en Colombie est donc plus difficile qu'ailleurs avec des terrains parfois inaccessibles. La neutralisation d'une mine coûte un peu plus d'une trentaine d'euros, c'est 10 fois plus que sur les autres terrains de guerre.

Comment faire prendre conscience aux populations de l'importance de déminer ? 

Toujours sur la même route, dans le village de la Capilla, l'information passe par quatre hauts-parleurs installés au sommet d'un poteau d'une quinzaine de mètres.

A la Capilla, les messages passent par quatre haut parleurs
A la Capilla, les messages passent par quatre haut parleurs © Radio France / Thibault Lefèvre

Il est 9 h du matin, le propriétaire de la seule épicerie du village lance un message : "rappel à toute la communauté de la Capilla. N'oubliez pas qu'aujourd'hui, nous organisons une réunion avec Handicap international,  je vous demande de venir ici, à côté de l'école." Dans l'unique salle de classe de l'école, une cinquantaine de personnes assistent à un atelier très vivant, très pratique pour apprendre à reconnaître les mines ou adopter les bons réflexes en cas d'accident. Des actions de sensibilisation indispensables mais pas toujours suffisantes pour convaincre les habitants de coopérer avec les démineurs.   

Action de sensibilisation d'Handicap International à la Capilla
Action de sensibilisation d'Handicap International à la Capilla © Radio France / Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

Daymer Jeusé est responsable de la logistique pour Handicap international dans le Cauca : "Il y a ici, une situation particulière avec l'extraction minière. Beaucoup de territoires sont des concessions minières exploitées par des entreprises multinationales. La conséquence, c'est que quand nous nous rendons à ces endroits, et qu'on parle de déminage, les gens ont tendance à confondre le déminage humanitaire et l'exploitation minière."

"Dans le Cauca, on a beaucoup de problèmes pour entrer sur certains territoires, les gens refusent de nous ouvrir leur porte, ils disent qu'ils ne veulent pas nous voir, ils pensent que nous sommes là pour sonder le sol et trouver de l'or, ils croient que nous travaillons pour les Américains. Nous avons encore beaucoup de problèmes pour toucher certaines communautés."

Des difficultés qui ralentissent le rythme de la mission d'Handicap International en Colombie. Le gouvernement prévoit de déminer complètement son territoire d'ici trois ans, un objectif impossible à tenir selon les responsables de l' ONG.

Un démineur de l'ONG Handicap International
Un démineur de l'ONG Handicap International © Radio France / Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International
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