INFO FRANCE INTER - Et si la paix volait en éclat ? Les Colombiens votent dimanche pour élire le successeur du président sortant, grand artisan de l'accord de paix, Juan Manuel Santos. Le favori est le candidat de droite Ivan Duque qui veut revoir l'accord. Les guérilleros se disent prêts à combattre à nouveau.

Le Sergent Miguel Angel Pascuas (de dos) dans le village de Monterredondo dans le Cauca
Le Sergent Miguel Angel Pascuas (de dos) dans le village de Monterredondo dans le Cauca © Radio France / Thibault Lefèvre

Un regard noir et incisif,  un timbre de voix rocailleux et posé,le Sergent Miguel Angel Pascuas est une légende pour les guérilleros des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie). Il a passé plus de 50 ans dans la clandestinité, dont plusieurs années de combat aux côtés du commandant en chef de la rébellion Manuel Marulanda. Il y a deux ans, il a participé aux négociations de paix de la Havane. Aujourd'hui, il a troqué son chapeau kaki et son treillis contre une casquette des Los Angeles Lakers et un t-shirt du nouveau parti politique fondé par les FARC. Le Sergent Pascuas vit reclus à Monterredondo, un petit village des Andes colombiennes. Il est entouré par 70 anciens combattants et six gardes du corps.

Le Sergent Pascuas, dernier fondateur encore vivant des FARC
Le Sergent Pascuas, dernier fondateur encore vivant des FARC © Radio France / Thibault Lefèvre

Les paramilitaires d'extrême-droite ne se sont jamais arrêté de tuer des gens. Ils ont continué à assassiner certains de nos camarades.  Beaucoup sont morts. Il faut que ça change, sinon ça va mal finir. Le gouvernement doit nous aider. S'il n'y a plus de garanties, s'il n'y a plus rien, si la répression et les menaces continuent, on reprendra les armes et le gouvernement en portera la responsabilité. Nous respectons le processus de paix, nous avons déposé les armes. Si, de leur côté, les dirigeants ne respectent pas notre accord, nous allons continuer à utiliser la violence et résister à cette persécution.

Hector Sanchez est un des gardes du corps de Miguel Angel Pascuas. Ancien guérillero, il a été formé et armé par l'État pour protéger l'ancien commandant du "sixième front" des FARC : "En apparence, nous sommes en paix. Mais on ne peut pas faire confiance à tout le monde. Les anciens commandants sont très vulnérables. À n'importe quel moment, on peut les tuer. Beaucoup de gens leur en veulent : les paramilitaires d'abord mais aussi beaucoup de victimes. La sécurité des anciens commandants est en ce moment très précaire." Depuis le début de l'année, une vingtaine d'anciens FARC ont été assassinés

Pour les FARC, l'accord de paix ne tient pas ses promesses

Miguel Angel Pascuas vit dans le village de Monterredondo, dans la région du Cauca, dans le sud-ouest du pays.  Il y a deux ans, le gouvernement colombien aménage 26 zones de démobilisation pour accueillir environ 7 000 FARC.

Un an plus tard, les anciens guérilleros déposent les armes, acceptent des conditions de vie qu'ils jugent difficiles puis attendent l'application stricte des points clés de l'accord de paix de La Havane : une réforme agraire avec la redistribution de terres aux FARC, l'intégration politique des anciens dirigeants de la guérilla, la collaboration des FARC dans la lutte contre le trafic de drogue et le trafic d'armes, et des peines aménagées contre des aveux. Alors que le principal artisan du texte, le président Juan Manuel Santos, s'apprête à quitter le pouvoir et que son rival, le candidat de droite et grand favori du scrutin, Ivan Duque, veut revoir les termes de l'accord, les FARC ne croient plus à une paix durable.        

La réforme agraire n'est pas appliquée

L'accord de paix prévoit la redistribution de trois millions d'hectares de terre aux FARC. La guérilla marxiste est à l'origine un mouvement paysan qui exige un partage équitable des propriétés foncières. Ce point de l'accord est donc crucial pour permettre une réintégration efficace des anciens guérilleros. À Monterredondo, les FARC ont créé une coopérative agricole. Ils produisent notamment du manioc, des haricots et du maïs avec des méthodes écologiques sur environ un demi hectare de terrain, prêté par l'association paysanne locale. 

Carlos Antonio Acosta gère la coopérative et dirige la zone de démobilisation de Monterredondo. Il considère que le gouvernement n'a pas tenu ses promesses : "Il nous faut des terres, c'est fondamental. Aujourd'hui, nous sommes victimes de discrimination : nous n'avons pas accès au crédit et au système financier. Nous n'avons pas d'argent. Nous avons déposé les armes en pensant que nous aurions accès à la terre. Ça ne s'est pas passé comme ça [...] L'accord a été violé." À la question "Envisagez-vous de reprendre le maquis ?" Carlos Antonio Acosta répond : "Certains d'entre nous le feront". Selon l'armée colombienne, un peu plus d'un ancien FARC sur six aurait repris les armes.

Des FARC sont toujours en prison 

Selon les FARC, plus de 500 combattants sont en prison alors que l'accord de paix de La Havane prévoit la mise en place d'une justice spéciale chargée de juger les anciens guérilleros. Elle assure aux FARC qui avouent de bénéficier de peines de prison réduites ou aménagées, à condition d'indemniser leurs victimes. D'autre part, tous les délits politiques sont amnistiés depuis le vote d'une loi en décembre 2016.  

Manuel Alonso a passé cinq ans derrière les barreaux et près 30 ans dans le maquis
Manuel Alonso a passé cinq ans derrière les barreaux et près 30 ans dans le maquis © Radio France / Thibault Lefèvre

J'ai profité de la loi d'amnistie. Une partie d'entre nous, comme moi, sommes sortis mais nous avons encore beaucoup de prisonniers et ils doivent être libérés. J'ai des camarades qui se sont cousu la bouche. On nous a laissés à la merci des juges et il y a des juges qui ne veulent pas la paix. Le processus de paix traverse une crise très profonde, très dangereuse. Nous avons déposé les armes mais nous ne les avons pas rendues. Abandonner 12 000 fusils contre rien ! Seulement contre un traitement indigne ! Si on n'applique pas l'accord, c'est impossible de construire la paix.

Un des principaux leaders des FARC arrêté pour trafic de drogue 

Le 9 avril, Jesus Santrich, ancien dirigeant des FARC et négociateur de La Havane, est arrêté. La justice américaine l'accuse de conspiration pour l'envoi de cocaïne aux États-Unis. Elle a ensuite sollicité la Colombie en vue d'une extradition. Jesus Santrich se dit innocent et se met en grève de la faim dès le lendemain. Cette arrestation a convaincu de nombreux FARC de ne pas se soumettre à une justice qu'ils estiment partiale. Le parti officiel créé par la guérilla après la signature de l'accord de paix, la FARC (Force alternative révolutionnaire commune), dénonce un "montage juridique". Le parquet colombien considère de son côté que les faits sont postérieurs à la signature de l'accord et estime que Jesus Santrich doit se soumettre à la justice.

Les victimes s'opposent à l'accord de paix 

Au 1er décembre 2016, l’Unité gouvernementale d’aide aux victimes a recensé près de neuf millions de victimes du conflit, dont 268 000 morts, plus de 7 millions déplacés et environ 46 000 disparitions depuis 1985. Un Colombien sur cinq, comme Sofia Gaviria, est directement concerné par la guerre. Il y a 15 ans, les FARC ont assassiné son frère après plus d'un an de séquestration.  Aujourd'hui, cette sénatrice de centre gauche préside la Fédération des victimes de Colombie.

Sofia Gaviria préside la fédération des victimes de Colombie
Sofia Gaviria préside la fédération des victimes de Colombie © Radio France / Thibault Lefèvre

Nous sommes les plus nombreux et les plus oubliés. Les dirigeants des FARC sont les principaux responsables de tous ces crimes contre l'humanité : la politique systématique d'enlèvement, les séquestrations, les massacres...  Ces dirigeants doivent aller en prison. Personne n'est au-dessus des lois.

La droite, pressentie au pouvoir, ne veut plus de l'accord de paix 

Sofia Gaviria a rejoint le camp du grand favori du scrutin, le candidat de droite adoubé par l'ancien président Alvaro Uribe, Ivan Duque. Ivan Duque promet de revoir en partie l'accord et notamment les peines de prison alternatives proposées aux anciens FARC. Il pourrait aussi bloquer l'application d'autres mesures comme la réforme agraire.

Camilo Gomez est un de ses principaux soutiens. Il a participé pendant quatre ans, au début des années 2000, aux négociations de paix avec les FARC : "L' accord de paix est en danger à cause des FARC. Les FARC sont toujours en lien avec les narcotrafiquants, ils se prennent pour des victimes, mais c'est l'inverse. Il faut que les FARC se conforment à la loi et se soumettent à la justice. La Colombie est présidée par un prix Nobel de la paix mais le pays ne vit pas en paix." Autre argument défendu par la droite : les Colombiens ont refusé par référendum la première version de l'accord de paix. Le président sortant et prix Nobel de la paix Juan Manuel Santos est ensuite passé "en force" par le Congrès, ce qui questionne, selon les partisans d'Ivan Duque, la légitimité du texte.

Pour la quatrième fois de l'Histoire, des négociations de paix entre l'État et les FARC pourraient donc échouer. Le politologue et chercheur à l'université du Rosaire à Bogota, Yann Basset est plus mesuré. Il considère que le cœur de l'accord ne peut plus être remis en cause : "Tout ce qui concerne la démobilisation, ça va se faire : on garde les bénéfices juridiques, la justice transitionnelle, les bénéfices sociaux de réinsertion des FARC, tout ce qui garantit qu'ils se démobilisent. En revanche, on enlève toutes les réformes structurelles qui sont polémiques : toutes les concessions que l'État colombien avait faites aux FARC : la réforme agraire, la réforme politique qui garantissait plus de transparence, plus d'ouverture du système politique. Il faudra les renégocier avec le prochain gouvernement parce que l'opinion n'est pas d'accord." L'accord de paix a permis aux dix principaux leaders de la FARC de siéger pour la première fois au Parlement et au Sénat.

Ivan Duque devance dans les sondages un ancien guérillero du M-19, aujourd'hui dissous, l'ancien maire de Bogota, Gustavo Petro. Les deux hommes devraient s'affronter au second tour, le 17 juin. Les autres candidats comme le centriste Sergio Fajardo ou l'ancien vice-président German Vargas sont très loin derrière. Quant à celui qui devait être le premier candidat FARC d'une présidentielle, Rodrigo Londoño dit "Timochenko", il a renoncé il y a quelques semaines suite à un infarctus. Le parti, "la FARC" restait sur un échec électoral pour sa première participation à un scrutin au printemps. Le score de l'ancienne guérilla a atteint 0,5% aux législatives du 11 mars.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.