« Exactions » et « omerta » autour d’une société de sécurité

La plainte met en cause le rôle joué par une société de sécurité payée par la SOCAPALM : Africa Security Cameroun, qualifiée de « véritable milice privée. » Cette société est « fondée et dirigée par Patrick Turpin, un ancien officier militaire français. »

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Selon les associations plaignantes, « les vigiles d’Africa Security entretiennent un climat de terreur permanent en procédant en toute illégalité à des fouilles inopinées sur les lieux où les villageois ont l’habitude de pêcher ou en faisant des descentes dans leurs habitations pour y rechercher des régimes de noix de palme » , appartenant à des villageois, soupçonnés de les avoir dérobés à la SOCAPALM.

« Les exactions des agents d’Africa Security ne s’arrêteraient cependant pas là » , note la plainte, s’appuyant notamment sur des plaintes déposées contre la SOCAPALM : « actes de sabotage, passages à tabac des villageois pris avec des régimes de noix de palme, destruction des habitations mais également des cas de viols et de meurtres. »

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Mais si « plusieurs villageois » témoignent de ces violences, « l’omerta reste cependant la règle , constatent les associations, et les rapports d’incident, lorsqu’ils existent, sont extrêmement difficiles à se procurer. »

Un « mépris » pour les règles de sécurité

La SOCAPALM est également épinglé pour ses « manquements » concernant l’exécution « des missions de service public en matière de santé, d’éducation et de logement. »

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Ainsi, « la plupart des villages riverains de la SOCAPALM ne bénéficient pas de l’accès à l’électricité, pas plus qu’ils ne sont alimentés en eau potable. »

Concernant les conditions de travail des employés, les enquêtes menées sur le terrain par les associations évoquent « un total mépris pour les normes fondamentales du travail » , garanties par l’Organisation international du travail (OIT).

« La plupart des employés de la SOCAPALM ne bénéficient pas de matériel de protection individuel et adéquat » exposant les travailleurs « à tous les risques naturels, chimiques ou mécaniques propres au travail dans les plantations industrielles (morsures de serpent, risques d’intoxication liées à la manipulation des produits dangereux…) » , peut-on ainsi lire dans cette plainte.

« Les conditions de transport des ouvriers constituent sans nul doute l’illustration la plus criante du mépris affiché par la SOCAPALM pour les règles de sécurité : ainsi, pour se rendre sur les palmeraies au petit matin, les travailleurs sont parqués dans des conteneurs conçus pour transporter de la marchandise ; entassés comme du bétail avec leurs outils de travail, il arrive fréquemment que les ouvriers se blessent. Le soir venu, les travailleurs doivent marcher sur plusieurs kilomètres pour rentrer dans leurs campements situés au cœur des plantations. »

Des travailleurs « otages » de la sous-traitance

La plainte met aussi en lumière le recours à un système de sous-traitance qui « permet à la SOCAPALM de réaliser d’importantes économies sur les charges sociales sans pour autant hypothéquer les activités de production. »

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Des sous-traitants qui « ont tendance à multiplier les contrats saisonniers de sorte que la main d’œuvre ainsi recrutée ne bénéficie d’aucune protection sociale (…) Les travailleurs sont donc prisonniers de fait, otages du système, et contraints de garder contre leur gré des emplois qui leur permettent à peine de satisfaire leurs besoins élémentaires. »

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Une situation aggravée par le fait que « la SOCAPALM semble afficher le mépris le plus total pour les instances représentatives du personnel et les revendications portées par leurs délégués. »

Par ailleurs, la plainte relève que « lors de la privatisation de SOCAPALM, il avait été prévu d’accorder 3% des actions de la société aux salariés (…) titulaires d’un contrat de travail au 30 juin 2000 », or « plus de dix ans après la privatisation, aucune mesure concrète ne semble avoir été prise » là-dessus, contrairement aux engagements pris, « si bien qu’encore aujourd’hui les salariés sont privés du bénéfice de leurs dividendes. »

Des conditions de vie « déplorables »

Pour les plaignants les conditions d’hébergement des travailleurs de la SOCAPALM, hébergés au cœur des palmeraies, sont « déplorables : surpopulation, vétusté des campements, pompes à eau non fonctionnelles, fréquence des coupures d’électricité. »

Sur la plantation de Kribi, par exemple, «__ les familles sont entassées dans des baraques exigües sans qu’il ne soit tenu compte de leur taille, l’unique pièce qui sert de cuisine à l’ensemble des familles du campement est dans un état lamentable, les installations électriques sont vétustes et les équipements plus que sommaires. Les infrastructures sanitaires sont dans un état lamentable ; quand elle n’est pas tout simplement indisponible, l’eau qui permet aux familles de se laver, de préparer la cuisine et de s’hydrater, est le plus souvent impropre à la consommation. »

France Inter et Bolloré

Les plantations d’huiles de palme de la SOCAPALM ont déjà été évoquées dans un reportage effectué par l’auteur de ces lignes, diffusé sur France Inter, le 29 mars 2009, dans l’émission Interception (« Cameroun : l’empire noir de Vincent Bolloré »). Vincent Bolloré a poursuivi pour diffamation la quasi-intégralité de cette émission de 45 minutes. Dans son jugement rendu le 6 mai 2010, la 17ème chambre correctionnelle a reconnu trois passages précis comme diffamatoires (sur le non-respect des engagements financiers lors de la concession du chemin de fer, sur l’utilisation abusive du personnel du port et le fait de recourir à des tentatives d’intimidation à l’encontre des salariés du port autonome de Douala et le non-respect du droit du travail). Mais les témoignages concernant les conditions de travail de SOCAPALM n’ont pas été jugé diffamatoire par le Tribunal.

Radio France n’a pas fait appel de ce jugement. Le groupe Bolloré avait refusé de répondre à nos questions, pendant l’élaboration du reportage. Vincent Bolloré a également poursuivi en diffamation une photographe indépendante (par ailleurs, citée comme témoin par France Inter dans la procédure en diffamation visant l’émission « Interception ») pour des propos tenus dans une émission de France Inter (« Eclectik », évoquant son travail dans les plantations de la SOCAPALM, au Cameroun. Bolloré s’est finalement désisté de cette plainte.

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