Selon un baromètre Ipsos commandé par l'institut Sapiens, les Français ont de moins en moins confiance dans la parole des scientifiques. Alors que les vaccins contre le Covid-19 arrivent peu à peu sur le marché, les citoyens questionnent davantage la science, à cause, notamment, de la multiplication des sources.

Seulement 57% des Français estiment que les scientifiques disent la vérité sur les vaccins
Seulement 57% des Français estiment que les scientifiques disent la vérité sur les vaccins © AFP / ERNESTO BENAVIDES

La majorité des Français se méfie de la parole scientifique, selon un baromètre réalisé par Ipsos et commandé par l'institut Sapiens, "un organisme à but non lucratif dont l’objectif est de peser sur le débat économique et social", comme il se définit lui même.
Alors que les vaccins contre le COVID-19 sont progressivement disponibles, notamment au Royaume-Uni, seulement 57% des Français disent faire confiance aux scientifiques pour dire la vérité sur les vaccins. C'est ce que détaille Olivier Babeau, président de l'institut Sapiens, invité du journal de 13H de France Inter. 

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FRANCE INTER : Ce qui ressort de votre baromètre, c'est que la parole des scientifiques inspire de moins en moins confiance, en particulier les moins de 35 ans...

OLIVIER BABEAU : "Absolument, les jeunes sont concernés et il y a aussi une différence très marquée en fonction de l'appartenance politique, donc les extrêmes, en particulier l'extrême-gauche, où la méfiance vis-à-vis du progrès est bien plus grande qu'ailleurs. Il y a un chiffre étonnant : en 2013, 62% des gens pensaient qu'on allait vivre mieux grâce à la science, or on a perdu 12 points depuis. Aujourd'hui c'est seulement une petite moitié, 50% des gens qui croient à la science et à la technologie pour vivre mieux". 

Les personnes interrogées doutent de plus en plus de l'indépendance des scientifiques, de leur capacité à dire la vérité; 58% pensent qu'ils dépendent d'intérêts privés, c'est 12 points de plus qu'il y a 7 ans ?

"Absolument, et d'ailleurs, les différences d'avis entre les scientifiques sont souvent interprétées comme des marques d'intérêts cachés de la part de scientifiques. On voit bien le lien avec les idées de complot. L'épisode de l'hydroxychloroquine a été destructeur pour la représentation que beaucoup de gens pouvaient avoir de la science et du consensus, qui normalement est la partie visible de la science. On n'est pas habitués à voir la science se faire et ça a marqué, peut-être traumatisé, beaucoup de gens". 

La notion de controverse scientifique et de science qui avance en direct a déstabilisé beaucoup de personnes ?

"Oui, on a eu l'impression que les oppositions montraient une incapacité à décider, alors qu'en fait il s'agit de la progression normale d'une science que, d'habitude, on nous présente sous sa forme finie, achevée, mais on oublie tous les débats qu'il y a pu avoir. Par exemple, quand on a eu la [découverte du fonctionnement de la] circulation du sang, ça a mis plus de 50 ans à pénétrer dans les facultés". 

Pourquoi est-ce qu'après les politiques, les journalistes, ou encore les chefs d'entreprises, les scientifiques sont-ils à leur tour jugés moins crédibles par les Français ?  

"Il est possible qu'une des causes soit que le monde est de plus en plus complexe, il y a de plus en plus de facteurs et il est de plus en plus difficile à comprendre. 

"Quand on ne comprend pas quelque chose en général on s'en méfie. La multiplication des médias, des contenus, des interprétations, a contribué à ce phénomène de brouillage"

Il y a aussi un élément qui compte, ce sont les derniers classements de la France et les résultats par rapport aux autres pays. La baisse de notre culture scientifique est réelle, malheureusement, et cela fait qu'on comprend moins que jamais ce que font les scientifiques, leur démarche, et ce qu'apporte la science à notre société". 

Ca va trop vite, les enjeux deviennent trop complexes, c'est cela ?

"Oui, d'ailleurs la question du rythme est soulevée dans notre baromètre. Les choses vont beaucoup trop vite et ça contribue à cette peur tout à fait légitime qui fait qu'on a l'impression que ça va tellement vite que c'est hors de contrôle, à tel point que des gens disent "il faut carrément arrêter la progression". On a un rapport au risque qui est caractéristique d'une société qui fait qu'on confond aujourd'hui danger et risque. Par exemple? le White Spirit c'est dangereux, mais ce n'est pas risqué s'il est bien dans une bouteille et bien rangé. Comme on confond les deux et qu'on ne supporte évidemment pas le danger, on ne veut plus de risques". 

Ce jeudi aux Etats-Unis, en direct sur internet, une vingtaine d'experts vont examiner les données disponibles sur les vaccins et en débattre. Est-ce que c'est une piste pour que la parole scientifique passe mieux ? 

"Absolument. Il faut un débat organisé qui fasse droit à une nécessaire hiérarchisation des sources. Vous n'allez pas mettre un prix Nobel face à "M. tout le monde", c'est triste à dire mais il faut confronter des experts, de vrais experts, et essayer de retrouver des sources qui soient garanties, et cette hiérarchie c'est une des choses qu'on avait perdues. Le foisonnement de l'information n'est pas un problème si on retrouve cette hiérarchie. Il faut garder le meilleur de ce que nous apportent le numérique et les réseaux sociaux : tout le monde va pouvoir accéder plus facilement aux informations, et donc on va pouvoir progresser en transparence, simplement faisons attention à ce que le foisonnement créée par la transparence ne crée pas cet effet de dissolution de la vérité et de relativisme terrible dans lequel se baignent les complotistes les plus dingues". 

En même temps, le sondage établit qu'il y a des attentes très fortes vis-à-vis des scientifiques, il y a un besoin de science ? 

"Absolument. On se méfie beaucoup du secteur privé, des scientifiques qui y travaillent, et en même temps on aimerait qu'ils contribuent beaucoup plus. Cet intérêt varie en fonction des sujets : pour les énergies nouvelles, on veut qu'il y ait beaucoup de choses qui soient faites et on a plutôt confiance en eux, en revanche pour tout ce qui est pesticides, 5G et nanotechnologies, on a beaucoup moins confiance.
Il y a une attente qui est un peu paradoxale, une relation amour-haine avec la technologie. Ce que montre le baromètre c'est qu'on est dans une crise du progrès, de la notion de progrès : il n'est plus reçu comme au XIXe siècle d'une façon positiviste, avec l'idée que la science apporte forcément un mieux pour l'humanité".