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Où il est question du dollar, de luxe, de capitalisme, de Givenchy et Coco Chanel, et de rêve.

Voici l’interview automatique de Malek Abbou , écrivain, auteur du roman Métanoia,qui publie aux Editions Fage « Les fondements métaphysiques du dollar » . Il a passé à la loupe le billet vert de un dollar, raconté l’histoire de chaque symbole, avant de regarder comment les artistes ont transformé ce billet, et l’argent en général.

Selon lui, le billet de un dollar est né dans le berceau d’une culture religieuse puritaine, et nous amène assez naturellement aux dérives du capitalisme. C’est un ouvrage érudit et engagé, avec une grille de lecture originale quoique rigoureuse.

Voici l’interview automatique de Malek Abbou qui s’est prêté à l’exercice.

blogcs interview automatique (ok)
blogcs interview automatique (ok) © Radio France

Vous expliquez comment le capitalisme américain s'est fondé sur les principes du puritanisme, Travail, effort, les gains sont le signe de l'aboutissement de ces deux piliers. Arrivé au XXIème siècle plus question de parler de frugalité. Les débordements du luxe sont pourtant selon vous toujours l'accomplissement de ces mêmes principes. J'ai eu plus de mal à vous suivre sur ce terrain. Expliquez-moi.

Malek Abbou: Vous avez mis le doigt sur un point cardinal en évoquant les liens du puritanisme économique et du luxe. Pour préciser ma pensée je dirais que laPuritanie qui entend ramener la totalité du vivant dans un ordre marchand se présente comme un implacable ennemi du luxe, dépense improductive, caractérisée parle caprice et la rareté . Après l’avoir combattu de front, son intention aujourd’hui est de le dénaturer dans son essence. Elle s’y emploie en le démultipliant, en l’accumulant. (Un principe d’accumulation dans lequel, soit dit en passant, Arman comme vous le savez avait pressenti très tôt la nature angoissée).

Un parfum rare qui bénéficie d’un soin de fabrication extrême, porté ensuite par trois mille femmes en France peut être considéré comme un produit de luxe. L’est-il toujours autant, porté par trois millions de femmes ? Le changement d’échelle n’altère-il pas sa composition, ses qualités essentielles ? Sous couvert de débordante prodigalité, sous couvert d’en promouvoir l’accessibilité au plus grand nombre, la Puritanie n’est-elle pas en train de tuer le luxe, l’idée même du luxe, et de lui substituer une notion bien moins dangereuse à ses yeux, plus adaptée à son obsession d’accumulation : le « haut de gamme » ?

Au fond je me demande si le luxe n’est pas devenu l’ennemi inavouable de ceux qui le représentent aujourd’hui … un exemple : il y a moins de vingt ans, existaient dans la mode un certain nombre de « maisons » de luxe indépendantes.

Elles ont fait le prestige international de l’élégance française. Rachetées les unes après les autres au fil des années 1990 par quelques grands groupes monopolistiques qui ont fait de la quête obsédée du chiffre pour lui-même l’alpha et l’oméga de leur politique, ces « maisons » se sont retrouvées dégradées au rang de « marques », devenant de simples actifs dans un portefeuille qui les mêle parfois aux vins et aux spiritueux. Et mine de rien c’est tout un art de vie qui s’en trouve changé.

Quand dans un geste de pure amitié, un geste littéralement « hors de prix », Hubert de Givenchy souhaitait créer une robe « hors collection » pour Audrey Hepburn, il n’avait nul besoin d’obtenir le feu vert d’un conseil d’administration t enu de mesurer l’événement en termes d’impact sur l’image et le chiffre d’affaires avant d’accorder son satisfecit. Aucun besoin non plus de s’entourer d’une armada d’avocats spécialistes pour définir entre lui et sa muse la fréquence de leurs apparitions communes et la nature de leurs rapports à venir dans les termes et les clausules d’un contrat procédurier courant sur 130 pages. Hubert de Givenchy décrochait le téléphone et annonçait : « Audrey, j’ai rêvé d’une robe pour vous».

Cette simplicité, ce tact, cette élégance, cette formulation libre du désir au plus net dans le langage, aujourd’hui me semblent défunts. Tout ce qui se présente hors de prix : objets, attitudes, gestes, sentiments pourrait être amené à disparaître sous l’offensive puritaine. Pour finir, ce mot de Coco Chanel qui me vient subitement à l’esprit : "Le luxe ce n'est pas le contraire de la pauvreté, mais celui de la vulgarité"

Vous finissez par nous inviter à inventer un paysage en forme d'angle vif ouvert sur l'inestimable. Pourriez-vous préciser, et nous faire un "dessein"?

Malek Abbou: Préciser… non pas très envie. Il ne rentre pas dans mon intention de délivrer au lecteur une contreproposition qui viendrait d’autorité, comme en surplomb, ouvrir son chemin de vérité. Mon dessein en revanche se retrouve assez dans cette idée d’inviter le lecteur à détourner le regard du glacis puritain pour ouvrir l’espace d’une question jamais ou trop rarement posée.

Existe-t-il en dehors de dieu et de l’argent, pour soi-même et pour d’autres (après tout notre nature humaine est universelle) une chose - idée, image ou lien - autour de quoi réinventer l’ensemble des relations humaines ? Un commun qui ne soit pas le semblable . Est-ce seulement possible ? Je n’en sais rien mais j’ai la conviction que le désir de cette chose s’est déjà manifesté au cours de l’histoire et qu’il se manifestera encore longtemps.

J’ai préféré donc conclure sur ce pari qui consiste à tenter d’objectiver un désir possible qui pourrait être entendu en toutes langues comme un luxe d’humanité . On peut y voir une démarche « politique », « utopiste », bien qu’évoquant cet inestimable j’avais en tête la manière dont quelques misérables chanteurs de blues dénués d’à peu près tout, avec seulement trois cordes tendues sur une planche à laver ont réussi à faire de leur désespoir une sensualité agissante pour donner à la vie le sel qui lui manque… manière pas si éloignée de certains agissements coupables d’un marchand du sel que nous connaissons bien.

Arman, Vénus aux dollars, 1970
Arman, Vénus aux dollars, 1970 © Adagp / Christine Siméone

Marcel Duchamp a-t-il inventé ce que les banques pratiquent aujourd'hui, la création de valeur totalement fictive? Invention diabolique qui régit nos vies aujourd'hui. (Marcel Duchamp a payé son dentiste avec un faux chèque fabriqué par lui)

Malek Abbou: Je ne crois pas qu’il faille attribuer à Duchamp la paternité de ces pratiques financières. Je lis et comprend son geste comme la démonstration de ce que peut un tempérament et une intelligence en termes de jeu et de « vie réinventée » comme dirait Alain Jouffroy. Je lis le geste de Duchamp comme une forme de crédit sans freins offert à l’inventivité et à l’audace. En déstabilisant la relation de débiteur à créancier, Duchamp change les règles entre lui et son praticien. Après ce geste Tzang n’est plus tout à fait un dentiste comme un autre puisqu’il s’implique dans un jeu qui déborde l’échange pour atteindre quelque chose de plus enthousiasmant peut être, qu’une rentrée d’argent.

Ceci pour exprimer l’idée qu’il a réellement existé en France et en Europe une ligne de modernité, un avant-gardisme joyeux et non destructeur qui s’est ingénié à déborder l’échange. On en retrouve des signes partout, dans le portrait irradié de joie d’une Sophie Tauber-Arp par exemple.

Mais en rééditant sans le savoir le geste duchampien de la création de valeur ex-nihilo, la finance et ses banques ont semé d’une façon extraordinaire la dévastation au départ d’une accumulation colossale. Partant du même geste, Marcel Duchamp s’est mis en position d’accomplir une révolution à la fois mentale et esthétique. À partir de rien, il a déplié, étendu, renouvelé et enrichit la représentation en art et la pratique de l’art tout entier. Il l’a rendu milliardaire. La postérité de cette opulence n’est pas encore terminée. Un même geste donc, pour deux actions radicalement contraires. D’un côté la prodigalité d’un gentleman désargenté qui enrichit en dilapidant ses éclats comme le soleil. De l’autre la dévastation épouvantable d’une oligarchie épouvantablement nantie. Ce n’est donc pas le geste lui-même qui est en cause, mais l’intention et la qualité de qui l’ordonne.

   Téthys et Encélade photographiés par Cassini
Téthys et Encélade photographiés par Cassini © NASA / Christine Siméone

Page blanche, à vous de jouer

Malek Abbou: Un jour nouveau sur la volcanique Encelade. Ce satellite de Saturne n’amasse rien ou à peine. Sa surface lumineuse fait rayonner dans l’espace 100 % de la lumière solaire qu'il reçoit.

Les liaisons dangereuses entre art et argent>

blogcs signature C Simeone
blogcs signature C Simeone © Radio France / C Siméone

Textes Copyright Christine Siméone.

Photos Copyright Christine Siméone sauf indication autre.

Je rappelle que ce blog est largement consacré à Arman, au Nouveau Réalisme, et à toutes les formes d'art qui inclus l'objet comme matériau de création.

Au sujet d’Arman, le site historique

Remerciements à

Gilles Marsault, et Valeria Emanuele, au web de France Inter twitter.com/valeriae

Annelise Signoret, du service documentation de Radio France __

Sophie Raimbault, assistance du service Culture de la rédaction de France Inter

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