Quand la DCN baisse le niveau d’alerte à Karachi… 2 mois après le 11 septembre 2001

Dans un courrier daté du 19 novembre 2001 (rédigé en anglais), à l’attention des autorités pakistanaises, le « senior advisor » Gérard Clermont explique qu’« étant donné la situation à Karachi », il prévoit « réduire le niveau de sécurité du niveau 2 au niveau 1, correspondant au plan de sécurité de DCN » , à partir du 21 novembre 2001. »

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Dans une note adressée à DCN le même jour, Gérard Clermont propose de baisser le niveau 2 de sécurité au niveau « 1 renforcé », estimant que « l’application du niveau 2 [de sécurité] n’est pas justifiée » et que « la sécurité des personnes lors de déplacements en ville est égale voire supérieure au niveau 1 renforcé comparé au niveau 2 » .

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A partir du 10 janvier 2002, la DCN fait encore baisser le niveau d’alerte (qui en compte 4) d’un cran, avec un retour… au niveau 1 de vigilance (impliquant notamment la suppression du double gardiennage des villas des ingénieurs de DCN).

Encadré - niveau de sécurité Karachi
Encadré - niveau de sécurité Karachi © radio-france

Pourtant, c’est à partir de ce moment là que les alertes relatives à la sécurité vont se multiplier.

Selon la Mission d’information parlementaire sur l’attentat de Karachi, c’est le « niveau 1 renforcé » qui était en vigueur au moment de l’attentat, le 8 mai 2002.

Des notes d’alerte de la DCN qui vont crescendo

L’examen des différentes notes internes de la DCN que nous avons pu consulter démontre que ces différentes alertes visant la DCN à Karachi (ou les intérêts français dans la zone pakistano-afghane) sont parfaitement relayées, par le responsable de la sécurité du site.

Dès lors : pourquoi les mesures de sécurité ne sont elles pas renforcées de façon draconienne ?

1/ Janvier 2002 : une mallette dérobée

C’est le premier signal d’alerte (qualifié de « fait divers » par le chef de site Gérard Clermont) qui aurait dû sérieusement inquiétée la DCN.

Le 26 janvier 2002, un employé pakistanais de la DCN à Karachi, Mustafa Haroon explique avoir été agressé par huit personnes qui lui dérobe sa mallette contenant la liste des salariés de la DCN au Pakistan, leur badge et leur adresse.

Comme l’écrivent Magali Drouet et Sandrine Leclerc, deux filles de victimes de l’attentat, dans leur livre « On nous appelle ‘‘les Karachi’’ », « Mustapha Haroon avait la réputation auprès des employés de DCN d’avoir ses entrées un peu partout.Beaucoup diront de lui qu’ils avaient un doute sur son appartenance à l’ISI . [Inter service intelligence, le service de renseignement pakistanais] En effet, cet homme pouvait obtenir en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire des accords permettant d’arranger des situations sensibles. D’après les déclarations qu’il a pu faire aux personnels DCN, M. Haroon connaissait énormément de personnes très hauts placées. » (« On nous appelle ‘‘les Karachi’’ , Fleuve noir, 2010, p. 132)

Gérard Clermont se fait immédiatement l’écho de cette agression particulièrement sensible pour DCN dans une « note d’information » du 28 janvier 2002, destinée à l’ensemble du personnel travaillant sur le chantier de Karachi.

« J’attire l’attention de chacun sur un fait divers concernant notre équipe , écrit Gérard Clermont. En effet, le samedi 26 soir vers 18h30 alors qu’il rentrait à son domicile Mustafa Haroon a été victime d’une agression armée par 8 individus qui lui ont volé tout ce qu’il transportait (mallette, téléphone etc…) Cette agression, qui s’est bien terminée, aurait pu être très grave si les agresseurs avaient fait usage de leurs armes. »

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Le chef de site « renouvelle à chacun les règles élémentaires de sécurité » (éviter les quartiers mal famés, sortir toujours en groupe, prévenir un tiers avant chaque déplacement, rester vigilant…), mais ni le mode de transport, ni les déplacements des salariés de DCN, ne sont modifiés.

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2/ Janvier 2002 : une bombe désamorcée

Deux jours plus tard, le 28 janvier 2002, une bombe magnétique, prévue pour ne pas exploser, est découverte sous le véhicule d’un diplomate français à Islamabad. Comme un avertissement, sans frais.

Quelques jours plus tôt, le 23 janvier, le journaliste américain, Daniel Pearl a été enlevé à Karachi, avant d’être exécuté par un groupe djihadiste, qui fera allusion à un contrat d’armement en réclamant notamment aux Etats-Unis… la reprise de la vente de F16 au gouvernement pakistanais !

Le 4 février 2002, Gérard Clermont adresse une nouvelle note d’alerte :

« La découverte d’une petite charge d’explosif magnétique dans l’aile d’une voiture de l’ambassade de France à Islamabad est de nature à rappeler à chacun les précautions d’usage auxquelles il convient d’ajouter une surveillance des voitures par vous-mêmes et surtout les chauffeurs qui doivent rester pendant le stationnement en permanence à l’extérieur de la voiture et la surveiller quelqu’en soit l’endroit. »

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Les salarié de DCN sont invités à faire preuve de prudence avec leurs proches, susceptibles de les rejoindre, mais toujours aucune mesure contraignante de la part de DCN : « J’engage également les permanents qui envisagent d’accueillir leur famille à Karachi pendant les vacances de Février, à bien mesurer leurs responsabilités et de prendre les mesures appropriées » , écrit ainsi Gérard Clermont.

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Quelques jours plus tard, le 7 février 2002, une nouvelle note de Gérard Clermont s’inquiète, cette fois, d’ « une recrudescence des enlèvements d’enfants au Pakistan » avec « demande de rançon » , montrant ainsi que les alertes remontant du terrain sont parfaitement documentées par DCN. « Il n’y a aucune raison apparente qu’un enfant Français soit victime de tels actes, cependant je requiers de chaque famille la plus grande vigilance » , écrit le chef de site de DCN.

3/ Mars 2002 : « Ne compter que sur soi, face à tout évènement imprévu… »

Le 18 mars 2002, au lendemain d’un attentat à la grenade contre l’Eglise protestante, à proximité de l’ambassade des Etats-Unis à Islamabad, un message« confidentiel »est adressé par l’ambassadeur de France, Yannick Gérard, auprès du personnel de DCN . Il leur recommande la plus grande prudence, face à une protection des autorités pakistanaises qui semble montrer ses limites :

« Autant que possible, variez vos itinéraires et vos habitudes pour les rendre moins prévisibles , écrit l’ambassadeur de France. L’attaque du 17 mars démontre par ailleurs les limites de la protection que peuvent apporter les autorités locales, malgré tous leurs efforts et leur volonté de garantir notre sécurité. Nous devons compter en premier lieu sur notre propre vigilance. »

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Ce courrier dactylographié est accompagné d’une mention manuscrite de Gérard Clermont, dans laquelle il laisse clairement entendre qu’aucune nationalité, y compris donc les Français , ne semble désormais à l’abri d’une action terroriste :

« Ces actes de terrorisme, non expliqués et non maîtrisés, sont inquiétants, écrit Gérard Clermont, car nul ne peut prévoir les limites d’une éventuelle extension aux étrangers, aux non-musulmans… Il faut redoubler de vigilance et ne compter que sur soi, face à tout évènement imprévu. »

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Pourtant, malgré la crainte clairement exprimée par cette note du chef de site de DCN, lorsque le policier Mustapha Laraich relayera les « projets d’attentats » contre « des occidentaux , il sera considéré comme trop alarmiste, « inutilement pessimiste » , par le même Gérard Clermont.

Le 2 mai 2002, une nouvelle note de Gérard Clermont est adressée aux salariés du chantier Agosta leur renouvelant « les règles élémentaires de sécurité à Karachi » , à la suite de différents attentats dans le secteur.

La veille de l’attentat, les salariés de DCN étaient « consignés dans leur chambre » , comme l’explique le rapport de la Mission d’information sur l’attentat de Karachi.

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