La mission d’information parlementaire : « Plusieurs signes avant-coureurs ont précédé l’attentat »

Dans son rapport rendu public le 12 mai 2010, la Mission d’information parlementaire sur l’attentat de Karachi reste prudente sur « le volet sécuritaire » de l’attentat.

Elle ne tranche ni sur la question d’une possible« sous-estimation du risque », ni sur un lien éventuel entre les différentes alertes et l’attentat, tout en constatant que« l’attentat de Karachi n’est à l’évidence pas dû au hasard » lié soit « au terrorisme islamique » , soit « au contrat sur les sous-marins Agosta. » Précisons que la deuxième hypothèse, la piste d’un attentat lié au contrat, est désormais la « seule piste crédible » , selon les mots du juge Trévidic, creusée par l’enquête.

« Les employés de la DCN rescapés de l’attentat, comme les membres de la DCN ont tous unanimement déclaré que l’attaque du 8 mai 2002 constituait une surprise, même s’ils avaient conscience d’un danger en suivant l’actualité , note d’abord le rapport, avant de nuancer ce constat. Les experts en stratégie se sont montrés plus circonspects, compte tenu de la dégradation de la sécurité au Pakistan. »

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«Les employés se sont sentis protégés par le fait de travailler pour le compte de la marine pakistanaise , poursuit le rapport. Les talibans et autres radicaux ne s’attaquaient jamais à cette époque à l’armée pakistanaise et c’étaient plutôt les ressortissants américains ou leurs institutions (comme les églises évangéliques) qui semblaient attirer sur eux la haine de l’Occident. L’engagement français en Afghanistan ne suscitait pas d’hostilité. »

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« Les personnels de la DCN étaient protégés par la marine pakistanaise, explique encore un autre passage du rapport, et ils ont eu le sentiment qu’à ce titre, ils ne pouvaient constituer une cible, à tout le moins ne pas constituer une cible prioritaire. La perception du danger a été plus ou moins aigüe, certains rescapés de l’attentat ayant déclaré lors de leur audition qu’ils étaient parfaitement conscients de la dangerosité de leur environnement, quand d’autres ont admis se sentir en sécurité. »

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Si la Mission parle d’un attentat constituant « une surprise » pour la DCN, elle constate également une certaine inquiétude au sein du personnel , liée à la situation sécuritaire sur place :

« Plusieurs employés de la DCN ont restreint leurs déplacement dans Karachi, après y être revenus, ayant noté un net changement d’atmosphère dans la ville , notent les parlementaires. Certains voulaient rentrer en France, des sociétés sous-traitantes souhaitaient rapatrier leurs collaborateurs, mais la DCN aurait fait pression pour que chaque personne reste à son poste. Il y avait bien de leur partla perception confuse d’un danger. Ils ne pensaient pas être la cible directe d’un attentat, mais considéraient qu’ils pouvaient être victimes d’autres évènements, comme d’une bombe explosant sur un marché. »

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Les rares représentants des autorités françaises qui ont accepté de répondre à la Mission d’information démentent toute menace spécifique contre DCN :

Ainsi, le colonel Jean-Pierre Seznec, ancien attaché de défense à l’ambassade de France au Pakistan, de 2001 à 2004, assure qu’«à l’époque, ils [les personnels DCN] ne se sentaient pas menacés. C’est bien après l’attentat que des mesures drastiques ont été prises , explique le militaire, reconnaissant ainsi de facto qu’avant l’attentat de telles mesures n’avaient pas été prises. Le bruit de fond était que la menace venait de groupes djihadistes, on ne parlait pas de la menace indienne, ni de l’ISI… Personne n’avait connaissance de l’engagement des forces françaises en Afghanistan. Pour les Pakistanais, c’était une affaire essentiellement américaine et britannique… Je n’ai jamais senti de la part de la population d’hostilité particulière à l’égard de la France. »

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Pour l’ancien ministre de la Défense (de 1997 à 2002), Alain Richard,« rien n’indiquait que les personnels de la DCN étaient spécifiquement visés, mais Karachi était surveillé par les services français en tant que plaque tournante du terrorisme. De nombreuses notes remontaient en ce sens à Paris, à destination du ministre de la Défense. La France avait subi sur son sol, quelques mois auparavant les attentats du GIA algérien et observait avec attention tous les mouvements terroristes qui pouvaient agir sur son sol. »

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En revanche, côté pakistanais, tous les signaux d’alerte étaient, semble-t-il, au rouge , confirmant ainsi les sources du policier Mustapha Laraich :

« Les autorités pakistanaises semblent avoir eu une perception claire du danger, relève ainsi le rapport.A la fin du mois d’avril 2002, des policiers ont déconseillé aux personnels de la DCN de sortir de leur hôtel. Ils y étaient ainsi consignés lors du week-end qui a précédé l’attentat. Si l’on en croit les propos de M. Gilbert Eustache, rescapé de l’attentat, « le matin du jour de l’attentat, alors qu’il y avait en général une dizaine de passants devant le Sheraton, il n’y avait qu’une mendiante à l’extérieur de l’hôtel »,comme si de nombreux habitants de Karachi avaient eu vent de ce qui se préparait. »

Concernant les différentes alertes relevées avant le 8 mai 2002, la Mission n’exclut pas qu’un lien avec l’attentat de Karachi puisse exister, sans en avoir toutefois la « certitude » :

« Fallait-il accorder de l’importance à l’attentat du 17 mars 2002 dans l’église de l’enclave diplomatique d’Islamabad et considérer qu’il visait les Occidentaux et non les seuls Américains ? Fallait-il considérer que la bombe non amorcée, placée très visiblement en février sous la voiture de l’épouse d’un diplomate français constituait un signe avant-coureur ? Fallait-il que la DCN se préoccupât du vol d’une mallette en janvier 2002 qui aurait été arrachée des mains de M. Mustapha Haroun, employé de Deflog ? D’après M. Haroun qui a rendu compte du vol à M. Clermont, cette mallette ne semble pas avoir contenu le moindre plan de déplacement des employés de la DCN, mais simplement quelques billets d’avion et des badges…Cet événement, inconnu pour certains, mais confirmés par plusieurs collaborateurs de la DCN, peut tout autant être interprété comme un fait divers, sans lien avec l’attentat (telle est l’opinion de M. Clermont) que comme un acte le préparant… Toujours est-il qu’il a suscité l’inquiétude de certains cadres. (…) Les évènements qui (ont précédé l’attentat) peuvent être interprété dans un sens qui rendait l’attaque inéluctable, compte tenu de la vulnérabilité des employés de la DCN, estime le rapport. Ils peuvent aussi n’avoir aucun lien entre eux et relever de causes différentes. La seule certitude est qu’aucun des responsables de la sécurité n’a, semble-t-il, vraiment réalisé à quel point le Pakistan entrait dans une nouvelle ère de son histoire, emplie de violence envers les Pakistanais eux-mêmes, comme envers les étrangers. A leur décharge, il leur était très difficile de prévoir le recours à l’attentat suicide, jamais utilisé auparavant, ni même d’envisager que l’armée ou des ressortissants étrangers puissent être visés » (…)Certains ont pressenti le risque, confusément ou clairement, mais nul au sein de l’appareil d’Etat ou de la DCN n’a pris le temps, ou été en mesure, de le conceptualiser et de proposer une remise en question des procédures de sécurité applicables aux employés de la DCN. »

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