Libre propos d'Elisabeth de Fontenay

Que faut-il savoir de la conscience des bêtes pour accorder des droits à certaines espèces animales ? Je trouve une réponse à cette question dans Les droits des animaux, le grand livre du philosophe_ Tom Regan. « Les individus animaux sont sujets-d’une vie, s’ils ont des croyances et des désirs ;_s’ils ontune perception, une mémoire et un sens du futur y compris de leur propre futur ;s’ils ontune vie émotionnelle ainsi que des sentiments de plaisir et de douleur ;s’ils ontdes intérêts préférentiels et de bien être ;s’ils ontla possibilité d’entreprendre une action à la poursuite de leurs désirs et de leur but ;s’ils ontune identité psycho-physique au cours du temps ;s’ils ontun bien-être individuel au sens où la vie dont ils font l’expérience leur réussit bien ou mal , indépendamment du fait qu’ils soient l’objet des intérêts de qui que ce soit( …) »Et Tom Regan ajoute, parlant de la valeur propre à chaque animal ainsi décrit, que, s’il n’y a pas lieu d’évaluer la plus ou moins grande utilité pour nous de cet animal, c’est qu’on ne saurait trouver des différences de degrés dans le fait d’être sujet d’une vie: « On est sujet d’une vie ou on ne l’est pas ». Je voudrais déclarer mon complet accord avec ce texte fondamental, mais ne pas pour autant passer sous silence les divergences qu’il peut provoquer et que je vais évoquer

La défense de la cause animale me semble affaiblie, parasitée, contrariée même par l’alternative entre le spécisme et l’antispécisme, c’est à dire par la prétendue incompatibilité entre l’humanisme et l’animalisme, par l’affirmation de la différence radicale entre les droits légaux, propres à chaque législation, et les droits moraux, universels, par l’opposition entre l’affirmation de la préséance des droits de l’homme et la revendication d’un droit animal exigeant, par exemple, le végétarisme et le renoncement à l’expérimentation.

Je suis considérée par les plus radicaux de mes camarades animaliers comme une philosophe spéciste, alors même que cette alternative, spéciste ou antispéciste me semble absurde, qu’ elle me semble même contre performante dès lors qu’il s’agit de stigmatiser des gens qui sont comme moi engagés dans la défense animale. Il est vrai que je récuse sévèrement cette analogie avec le racisme et le sexisme, pensant , tout bien senti et tout bien réfléchi, qu’il est un peu moins grave, moralement, d’abattre un animal pour s’en nourrir que de violer des femmes et de se livrer à des épurations ethniques.

Je combats en effet pour les droits des animaux, tout en maintenant que les hommes ne sont pas tout à fait des animaux comme les autres, qu’ils sont pourvus d’une petite différence qui n’est pas insignifiante, puisque, cette différence, le langage articulé, les rend responsables et les fait capables de légiférer. Ce n’est pas être anti-darwinien que de souligner cette exception humaine, dès lors qu’il ne s’agit aucunement de se réclamer du propre de l’homme, de se vanter d’une prérogative, d’un couronnement de l’Evolution mais seulement d’un accident dans le processus évolutif, accident qui ne nous désolidarise aucunement des autres animaux. Nous sommes en continuité avec eux sur le plan émotionnel mais, dans la mesure où nous sommes capables d’articuler des mots et des phrases, de produire du droit, de faire de la politique, de changer les règles sociales, de convaincre nos semblables, de plaider pour la cause animale, nous manifestons une singularité qu’il me semble aberrant de dénier.

Je disais : tuer un animal, c’est moins grave que d’assassiner des hommes ou de violer des femmes. Oui, mais c’est quand même moralement très grave.Rien ne peut venir justifier que l’on fasse souffrir, de manière routinière, industrielle, et dans des proportions jamais atteintes, des milliards d’animaux pour des bénéfices dont la légitimité et l’utilité sont discutables. Parce que lacollectivité a entériné les pratiques cruelles et massives contre les animaux, nous nous sentons individuellement justifiés d’en profiter, et donc innocents. C’est loin d’être mon cas.

Irai-je jusqu’à affirmer que tuer un animal est un meurtre ? Je dirai plus, c’est un assassinat.L'assassinat est défini comme unmeurtreprévu et préparé par son auteur, il implique donc la préméditation, c'est-à-dire la prise de décision de tuer et la réflexion sur la mise en œuvre de cette décision. Comment ne pas prendre acte de ce que lapréméditation dans la mise à mort des bêtes est constamment à l’oeuvre, puisque les animaux dont nous faisons notre nourriture ne sont jamais tués accidentellement ? La chaîne de la filière viande , de la reproduction à l’élevage, de l’élevage au transport, du transport à l’abattage relève d’une préméditation inflexible parce qu’industrielle ? Et la chasse, la pêche, la corrida et l’expérimentation animale relèvent aussi, du meurtre avec préméditation, prévu et préparé par son auteur .

Or, bien que les sévices envers les animaux soient réprimés par le droit pénal, le fait de tuer un vivant non humain en vue de s’en nourrir n’est pas sanctionnable, puisque dans nos systèmes juridiques, il n’est jamais question que d’homicide. Et c’est là que nous pouvons constater à quel point le droit des démocraties occidentales découle, à travers les préceptes évangéliques, du cinquième commandement de la bible : l’interdiction de commettre un assassinat ne concerne que les êtres humains, et les traditions monothéistes font bon marché de la mort des bêtes.

Cette position de principe, reconnaître qu’il y a meurtre, assassinat, si elle doit être la ligne d’horizon de notre action ne peut,dans l’état actuel des mœurs,se traduire immédiatement, sans médiation, par une volonté, politique, juridique, de mettre fin à l’élevage.C’est pourquoi la question du bien être animal me semble fondamentale, à la condition, évidemment, qu’elle traduise la préoccupation morale des défenseurs des droits et non les intérêts financiers des lobbies agro-alimentaires. Ce qui implique que nous nous conduisions de façon responsable, en nous préoccupant du bien être des animaux, particulièrement, paradoxalement, contradictoirement même, au moment où nous les mutilons et où nous les mettons à mort.

Je voudrais, pour terminer vous lire un extrait d’un article paru en 2010 dans Lemonde.fr . Il a été écrit par la philosophe Florence Burgat et le juriste Jean-Pierre Marguénaud, lesquels, à travers des divergences qui ne les empêchent pas de s’unir dans un commun combat, représentent à mes yeux l’avant garde de la lutte pour les animaux. « A ceux qui considèrent que les avancées législatives en matière de protection des animaux, et plus encore l’idée de leur reconnaître des droits, comme une insulte à la misère humaine, il faut répondre que la misère humaine résulte de l’exploitation ou de l’indifférence à la souffrance des plus faibles et que c’est au contraire l’insulter, sinon la légitimer, que de prôner l’indifférence farouche à l’égard de la souffrance d’autres êtres plus faibles encore et qui ne peuvent jamais consentir. Il faut leur répondre que, dans la mesure où il ne suffit pas de rester indifférent à la souffrance des animaux pour soulager la misère humaine, la protection des animaux et celle des plus faibles des hommes relève du même et noble combat du Droit pour aider ceux à qui il peut être fait du mal, beaucoup de mal. Considérer les animaux comme des choses, c’est les maintenir dans la catégorie où on les avait enfermés à l’époque où la négation de leur sensibilité permettait de les exploiter pleinement. »

Depuis quelques semaines, le code civil français a cessé de considérer les animaux comme des choses. Il reste maintenant à leur accorder un statut qui leur reconnaisse la personnalité juridique et leur attribue techniquement des droits. Mais que les humanistes se rassurent ! Jean-Pierre Marguénaud, quand il formule une telle revendication, n’identifie aucunement la personnalité juridique et la personne humaine, puisque son combat spécifique, spéciste pour les droits de l’homme fut à l’origine et au fondement de son engagement pour les droits animaux.

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