Pas une semaine ne se passe sans que l'on nous mette en garde contre l'utilisation des écrans chez les enfants. Michael Stora, cofondateur de l'Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, constate que la question est diabolisée.

Une enfant de 16 mois devant un smartphone
Une enfant de 16 mois devant un smartphone © AFP / LECA / BSIP

L'addiction aux écrans ? Tout le monde en parle, tout le monde se sent concerné. Pour les enfants, l'équipe du Collectif surexposition aux écrans a jeté le pavé dans la mare l'an dernier et était reçue au ministère de la Santé il y a une semaine. Le collectif parle d'autisme virtuel. L'Organisation mondiale de la santé a, de son coté, reconnu qu'il existait une addiction spécifique aux jeux vidéo par exemple.

Dans une tribune au Monde, le pédopsychiatre Daniel Marcelli enfonce le clou. Pour lui, l’exposition ­précoce et excessive aux écrans génère un nouveau trouble neuro-développemental. Il plaide pour des études en urgence.

En fait, quand on parle de surexposition, les praticiens qui alarment le public parlent d'enfants de moins de 3 ans exposés plus de trois à six heures par jour à des écrans. Mais à ce niveau, ce sont les parents – et les adultes responsables des enfants – qui déraillent ! 

Les écrans, une question de contexte

Regarder un écran nous transforme-t-il vraiment en drogué ?  La réponse est non.

Comme l'explique Michael Stora, psychologue, psychanalyste et cofondateur de l'Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, la question est de savoir ce que l'on regarde sur ces écrans, quelles images ? quels textes ?  dans quel contexte ? avec qui ? pourquoi ? 

Il est vrai que les jeux vidéos peuvent générer des conduites addictives. Mais il est vrai aussi que les jeux et les écrans nous aident à nous réapproprier les images. La multiplicité des images nous permet de jouer de manière saine avec elles.

Michael Stora, est l'auteur de Et si les écrans nous soignaient ? (Eres éditions). Il prend le parti d'humains sachant manier les écrans, et en faire leurs jouets. Il a même utilisé les jeux vidéos comme outil de médiation et de travail avec ses patients. "On a dit du jeu vidéo qu’il était à l’origine du massacre de masse, ou de la radicalisation, toutes sortes de folies. On voit bien que c’est faire l'économie d'une réflexion plus complexe sur le contexte familial dans lequel on voit ses images, explique-t-il, même s'il ne nie pas les risques d'addiction. Lors de mon travail dans une banlieue très difficile, le jeu vidéo pouvait être très nocif pour des utilisateurs qui vivent dans un contexte de violence, et le jeu ne venait que la renforcer." 

Les écrans boucs émissaires

Michael Stora n'est pas plus inquiet pour les ados que pour les plus petits. 

La question des écrans pour les tout-petits est diabolisée. Toute mesure est nécessaire, mais un bébé qui joue avec les images se rend compte que l’objet image est un objet comme un autre, c’est comme un cube.  Evidemment, pas question de transformer les écrans en nurses digitales.   

Tous les moyens à disposition des individus pour toucher et remanier les images font aussi de la génération actuelle une génération active vis-à-vis des images. On est loin du fétichisme du siècle passé. 

"Etrangement, il y a cette tendance à faire l’économie d’une réflexion beaucoup plus poussée sur le fait qu’il y a un contexte familial social, psychologique culturel, économique, dans lequel on regarde ces images. Beaucoup de mes collègues diabolisent et sont du côté de la prescription. Ça ne fait que renforcer le fossé, alors qu’il y a des images splendides, il y a des programmes pour enfants splendides, il y a des jeux vidéos tout à fait étonnants. Lorsqu’on commence à l’envisager de cette manière, on dépassionne le débat et l’on peut faire des écrans des alliés. Certains journalistes jouent le jeu en diabolisant les écrans ; il y a une schizophrénie étrange et étonnante. Peut-être qu’à un moment où la société ne va pas très bien, il faut trouver un coupable. Les écrans et les images deviennent donc la source de tous les maux."

Quand aux études qui laissent penser que l'exposition aux écrans, très addictive, est d'une extrême dangerosité, comparable à celle de drogues comme l'héroïne ou la cocaïne, Michael Stora rappelle que toutes les activités et substances qui procurent du plaisir peuvent être sources d'addiction, les écrans comme l'alcool, le sexe, etc. 

Toutes les études psychologiques sont entachées d’un certain nombre de biais expérimentaux car il est très compliqué d’étudier un être humain dans les conditions d’un laboratoire. Je remets en cause beaucoup de ces études et, dans le domaine des sciences humaines, peut être que l'avenir des études est de prendre le temps, et de prendre l’humain dans sa globalité. 

Michael Stora prépare un jeu vidéo, qui se joue en famille. Pour lui, il nous appartient de cultiver les échanges en famille. 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.