Des milliers de manifestants ont défilé lundi à Alger, et d'autres rassemblements ont eu lieu dans le pays, pour le deuxième anniversaire du "Hirak", soulèvement populaire qui tente de se relancer après un an d'interruption due à la crise sanitaire, et face aux tentatives d'extinction par le président Tebboune.

Deux ans après le début du Hirak, surnommé la "Révolution du sourire", le mouvement de contestation regagne les rues en Algérie.
Deux ans après le début du Hirak, surnommé la "Révolution du sourire", le mouvement de contestation regagne les rues en Algérie. © AFP / Mousaab Rouibi

Comme un second souffle du Hirak. Déclenché le 22 février 2019, ce mouvement de contestation populaire algérien avait poussé Abdelaziz Bouteflika – au pouvoir depuis deux décennies – à la démission deux mois plus tard. Pour fêter le second anniversaire de leur soulèvement, des milliers de manifestants étaient dans les rues ce lundi. C'est le cortège le plus imposant dans la capitale depuis la suspension des marches du Hirak mi-mars 2020 à cause de la pandémie de Covid-19, selon des journalistes de l'AFP présents sur place. 

Dès le matin, Alger était quadrillée par la police, après des appels à manifester lancés sur la toile. Des barrages de police ont été mis en place sur plusieurs axes routiers menant à la capitale et un impressionnant dispositif policier a été déployé en centre-ville. Malgré ce dispositif, des protestataires ont commencé à se rassembler à la mi-journée. La police, qui a essayé de les empêcher d'avancer vers la Grande Poste, lieu de rassemblement emblématique du Hirak, a procédé à des interpellations, parfois musclées. 

Plusieurs arrestations et des vidéos virales de "l'agression" d'un opposant politique

En province, des marches ont eu lieu, notamment à Annaba, Oran, Béjaïa, Sétif, Bouira, Mostaganem, Constantine et Tizi Ouzou, selon les réseaux sociaux et des témoignages recueillis par l'AFP.  

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Le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) a fait état de plusieurs arrestations au cours de la journée sur son compte Facebook. Sont signalées une quinzaine d'arrestations à Alger, dont Fatehi Ghares, coordinateur du parti d'opposition MDS (Mouvement démocratique et social), l'activiste Abdelwakil Blamm, une vingtaine à Tiaret et six autres à Oran... Nombre d'entre eux ont été relâchés dans la journée.

L'association algérienne fait aussi état de l'"agression", par des policiers, de Rachid Nekkaz, un homme d'affaires et politique algérien, candidat à l'élection présidentielle en avril 2019 et opposant au régime. Sur cette vidéo, publiée sur sa page Facebook et vue plus de 360 000 fois, on le voit être interrompu pendant son discours devant une foule de manifestants. Sur cette autre vidéo, vue plus de 907 000 fois, il serait en train d'être transporté vers un hôpital. Des vidéos qui ont enflammé les réseaux sociaux.

Les manifestants dénoncent un acharnement judiciaire contre des militants, des journalistes et des citoyens, sur la seule base de leurs opinions. Des méthodes répressives condamnées notamment par Amnesty International. "Au cours de ces deux années, au moins 73 personnes ont été la cible d’arrestations arbitraires, de poursuites et, dans certains cas, de lourdes peines de prison fondées sur des dispositions du Code pénal formulées en termes vagues : 'atteinte' à la sécurité nationale ou à l’intérêt national, 'outrage' envers des fonctionnaires et 'incitation' à un attroupement non armé", dénonce l'ONG.

La colère exprimée est d'autant plus grande après le témoignage, face aux juges, de Walid Nekkiche, un étudiant de 25 ans qui a passé quinze mois en détention provisoire après une arrestation arbitraire lors d’une manifestation, en novembre 2019. Se disant victimes d’agressions sexuelles et de violences physiques et verbales infligées par les forces de l’ordre, le choc de ces révélations a été tellement forte que, pour la première fois, le parquet général de la Cour d’Alger a ouvert une enquête préliminaire le 7 février pour faire la lumière sur ces abus.

Le nouveau régime tente de désamorcer la contestation, mais peine à convaincre

Le mouvement, dont les marches hebdomadaires avaient été suspendues peu après l'élection d'Abdelmadjid Tebboune, en décembre 2019, à l'issue d'une élection marquée par une abstention record, n'a pas cessé de réclamer le démantèlement de ce "système" en place depuis l'indépendance en 1962.

Si le régime rend régulièrement hommage au "Hirak authentique béni", il considère que ses revendications sont désormais satisfaites, qualifiant aujourd'hui ses partisans de "magma contre-révolutionnaire". Dans de récentes interviews, le ministre de la Communication Ammar Belhimer a affirmé que l'État algérien avait "satisfait les revendications légitimes [du Hirak] dans des délais record" et a mis en garde contre les appels à sortir dans la rue.

En parallèle, le régime s'efforce d'envoyer des signaux d'apaisement. En effet, cet anniversaire survient au lendemain d'une série de décisions du président Abdelmadjid Tebboune, revenu d'une longue hospitalisation en Allemagne. Jeudi, il a décrété une grâce en faveur d'une soixantaine de détenus d'opinion. Depuis, près de 40 prisonniers ont été libérés, dont l'opposant Rachid Nekkaz et le journaliste Khaled Drareni, devenu un symbole du combat pour la liberté de la presse. 

Comme promis, Abdelmadjid Tebboune a procédé dimanche à un remaniement gouvernemental, mais sans changement majeur. Le Premier ministre Abdelaziz Djerad, reste à son poste, ainsi que les détenteurs des ministères régaliens. C'est le cas du ministre de la Justice, Belkacem Zeghmati, symbole de la lutte anticorruption mais aussi de la répression judiciaire. Il a également dissous dimanche l'Assemblée nationale, ouvrant comme prévu la voie à des législatives anticipées dans les six mois.

Trop peu ou trop tard pour les contestataires. "À son investiture, Tebboune a libéré 76 détenus d’opinion le 2 janvier 2020, mais ça n’a pas empêché le pouvoir de remplir encore une fois les prisons pour se retrouver aujourd’hui avec le même chiffre des détenus d’opinion", rappelle sur Twitter Saïd Salhi, vice-président de l'ONG LADDH (Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme).

"Le remaniement ne me concerne pas, ce sont les mêmes pions. C'est la même chose pour le Parlement, les nouveaux [députés] travailleront comme le régime actuel pour leurs propres intérêts. (...) Pas pour le peuple", déclare à l'AFP Zaki Hannache, militant de 33 ans. "Nous ne sommes pas venus pour célébrer [le deuxième anniversaire du Hirak], mais réclamer votre départ", ont scandé les protestataires, en référence au régime auquel ils s'opposent depuis deux ans. "L'heure fatidique a sonné", pouvait-on lire sur une pancarte à Alger.

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