Fédor M. Dostoïevski - Russie 1866 -

Crime et châtiment , Paris, Gallimard, 1967, p.101-105.

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Les ivrognes et le cheval

À l’état maladif, les songes se distinguent souvent par leur relief extraordinaire, par leurs couleurs intenses, leur extrême ressemblance avec la réalité; mais la mise en scène et tout le processus de la représentation sont alors si vraisemblables, les détails en sont si fins, si imprévus, ils concourent si bien à la perfection artistique du tableau que le rêveur lui-même ne pourrait les évoquer à l’état de veille, fût-il un artiste comme Pouchkine ou Tourgueniev. Les songes de ce genre, ces douloureux songes laissent toujours un long souvenir et produisent un effet imprévu sur l’organisme déjà ébranlé de l’individu. Il rêva de son enfance, là-bas dans leur petite ville:

Il a sept ans et, par un jour de fête, il se promène vers le soir avec sou père au-delà des faubourgs de la ville. Le temps est grisâtre, l’air étouffant, les lieux sont exactement tels qu’ils sont restés gravés dans sa mémoire: on dirait même que le souvenir les lui rend plus estompés qu’à cette heure où il les voit en songe. La petite ville s’étend absolument à découvert comme si elle s’offrait sur la paume de la main, alentour pas même un saule blanc; quelque part, bien loin, tout à l’horizon, la tache noire d’un petit bois. À quelques pas du dernier jardin de la ville se trouve un cabaret, un grand cabaret qui produisait toujours sur lui une impression désagréable et même lui faisait peur quand il passait à côté en se promenant avec son père. Il y avait toujours là une telle foule, on y braillait avec des rires et des injures, on y chantait des chansons si obscènes et souvent on s’y battait ; aux environs du cabaret on rencontrait toujours des ivrognes puants dont les trognes étaient si hideuses… Lorsqu’il les rencontrait, il se serrait étroitement contre son père et frissonnait de tout son corps. Non loin du cabaret passe la route, un chemin de traverse plutôt, couvert de poussière et d’une poussière noirâtre. Plus loin il dessine un coude et à trois cents pas de là contourne le cimetière. Au milieu du cimetière s’élève une église en pierre à coupole verte, où l’enfant se rendait une fois ou deux par an à la messe qu’on célébrait pour le repos de l’âme de sa grand-mère, morte depuis longtemps et qu’il n’avait pas connue. À cette occasion, ils emportaient toujours un gâteau posé sur un plat blanc, dans une serviette: c’était un gâteau de riz au sucre avec une croix de raisin sec incrustée dans le riz. Il aimait cette église, ces vieilles images, la plupart du temps sans sertissure, et le vieux prêtre à la tête tremblante. À côté de la tombe de sa grand-mère, sur laquelle s’étendait une dalle, il y avait une petite tombe où reposait son frère cadet, mort à l’âge de six mois, qu’il n’avait non plus jamais connu et dont il n’avait pas le moindre souvenir ; mais on lui avait dit qu’il avait eu un petit frère et, chaque fois qu’il visitait le cimetière, il faisait pieusement son signe de croix sur la tombe, se découvrait devant elle et la baisait. Or voici ce qu’il rêve: à présent tous deux suivent, son père et lui, le chemin qui conduit au cimetière et ils passent devant le cabaret ; il tient son père par la main et regarde avec effroi de ce côté-là. Un détail singulier attire son attention: il s’y déroule, semble-t-il, en ce moment une véritable saturnale ; il y a là une foule de petites bourgeoises endimanchées, des femmes du peuple avec leurs hommes et toutes sortes de gens échappés des bas-fonds. Tous sont ivres et chantent des chansons, tandis que devant la porte du cabaret se trouve une charrette, mais une charrette étrange. C’est un de ces énormes véhicules auxquels d’ordinaire on attelle de forts chevaux de trait, pour le transport des marchandises et des tonneaux de vin. Il avait toujours plaisir à voir ces puissantes bêtes, à la longue crinière, aux jambes robustes, marchant paisiblement, d’un pas bien rythmé, en tirant derrière elles des fardeaux gros comme des montagnes, sans manifester la moindre fatigue, leur fardeau les soulageant au lieu de leur être une charge. Mais maintenant, chose étrange, à ce véhicule était attelée une pauvre rosse efflanquée, une de ces lamentables haridelles comme il en avait vu bien souvent, qui s’éreintaient à tirer un chargement de bois ou de foin au long des chemins défoncés où les roues s’embourbent jusqu’à l’essieu, et que les paysans cinglent de coups, parfois même sur le museau, sur les yeux, avec une telle cruauté que cela lui fait mal à voir, qu’il se sent tout près de pleurer et que sa maman alors l’éloigne de la fenêtre. Mais voilà que soudain une grande rumeur s’élève: du cabaret sortent avec des cris, en chantant et jouant de la balalaïka, de robustes moujiks, archisoûls, vêtus de chemises rouges et bleues, la veste jetée sur les épaules:
— Montez, montez tous! cria un homme à la forte nuque, au visage mafflu, d’un rouge carotte, je vous emmène tous, montez! Mais des rires et des exclamations accueillent ces paroles.
— C’est une pareille rosse qui doit nous mener ?
— Eh quoi, Mikolka, tu perds la tête, a-t-on l’idée d’atteler une jument si petite à une telle charrette?
— Ma parole, voilà une bête qui doit avoir vingt ans bien tassés.
— Asseyez-vous, j’emmènerai tout le monde! crie de nouveau Mikolka, qui, sautant le premier dans la charrette, s’empare des rênes et se dresse à l’avant de toute sa taille. Notre cheval bai a dû partir tantôt avec Matvéi, ajoute-t-il du haut de la charrette, et cette jument est pour moi un vrai crève-cœur. M’est avis que je devrais la tuer, elle ne vaut pas l’avoine qu’elle mange. Allons, montez! je vais te la taire galoper!
Et il prend en main son fouet, savourant d’avance la volupté de rosser la petite jument.
— Eh bien! montez donc! ricane-t-on dans la troupe. Vous l’avez entendu, elle va galoper!
— Elle n’a probablement pas couru depuis dix ans.
— Elle va courir !
— Ne la ménagez pas, mes amis, que chacun prenne une cravache et se tienne prêt!
— Allons-y, tapons dessus!
Tous montent dans la charrette de Mikolka en riant et lançant des quolibets. Six personnes déjà sont montées et l’on en pourrait caser encore. Ils prennent avec eux une grosse bonne femme aux joues émerillonnées. Elle est vêtue d’une camisole d’indienne rouge, elle a aux pieds de lourdes bottes, elle croque des noisettes et par moments elle rit. Parmi la bande alentour on rit aussi, et en vérité comment ne pas rire: une pareille rosse squelettique emporter au galop tout ce chargement! Deux garçons dans la charrette prennent aussitôt un fouet pour aider Mikolka. Le «hue» retentit, la rosse tire de toutes ses forces, mais bien loin de prendre le galop, c’est à peine si elle réussit à marcher seulement au pas. Elle racle le sol, geint sous les coups de trois fouets qui la cinglent dru comme grêle. Les rires redoublent dans la charrette et dans la foule, mais Mikolka se fâche, dans sa colère tape de plus belle sur la jument, comme s’il supposait vraiment qu’elle va prendre le galop.
— Laissez-moi monter, mes amis, crie parmi la foule un jeune gars mis en appétit par le spectacle.
— Monte, montez tous, crie Mikolka, je vous emmènerai tous, je vais lui passer quelque chose!
Et il fouaille, il fouaille, et dans sa fureur déjà il ne sait plus avec quoi taper sur la bête.
— Papa, papa, crie l’enfant à son père, papa, que font-ils? Papa, ils battent le pauvre petit cheval!
— Allons-nous-en, allons-nous-en, répond le père, ils sont soûls et font des bêtises. Laisse ces imbéciles, viens, ne regarde pas !
Et il veut l’emmener. Mais l’enfant échappe des mains de son père et ne se connaissant plus accourt vers le petit cheval. Déjà le pauvret se trouve bien mal en point. Il halète, s’arrête un instant, puis se remet à tirer, peu s’en faut qu il ne s’abatte.
— Rosse-le jusqu’à ce qu’il en crève! hurle Mikolka. C’est ce qui va arriver. Attends!
— Eh bien, quoi! es-tu chrétien, oui ou non, espèce de sauvage? s’écrie un vieillard parmi la foule.
— A-t-on jamais vu un si petit cheval traîner pareil chargement? ajoute un autre.
— Salaud! fait un troisième.
— De quoi te mêles-tu? C’est à moi! Je fais ce que je veux. Montez encore, montez tous! Je veux absolument qu’elle parte au galop.
Soudain un vaste éclat de rire couvre la voix de Mikolka: la jument n’a pas pu supporter ces coups réitérés, et, bien qu’impotente, s’est mise à ruer. Le vieillard lui-même n’a pu s’empêcher de sourire. Il y a vraiment de quoi rire: un cheval prêt à se coucher sur le flanc et qui rue!
Deux gars se détachent du groupe, s’emparent d’un fouet et courent cingler les flancs de la jument de chaque côté.
— Fouettez-la sur le museau, sur les yeux, fouettez-la sur les yeux! crie Mikolka.
— Une chanson, mes amis! crie quelqu’un de la charrette, et tous ceux qui sont avec lui font chorus. C’est alors une chanson ordurière, un tambour de basque résonne et claque, des coups de sifflet accompagnent au refrain. Pendant ce temps, la commère croque des noisettes avec un petit rire.
…L’enfant court auprès du cheval, il se précipite en avant, il le voit fouetté sur les yeux, en plein sur les yeux! Il pleure. Son cœur se soulève, ses larmes coulent. Un de ceux qui brandissent le fouet lui effleure le visage, il ne le sent pas, il se tord les mains, crie, s’élance vers le vieillard à la barbe chenue, qui hoche la tête et semble condamner cela. Une femme prend par la main l’enfant qu’elle cherche à emmener, mais il se dégage et revient en hâte auprès de la jument. Celle-ci est à bout de forces, mais une fois encore elle essaye de ruer.
Ah! diablesse! vocifère Mikolka pris de rage. Il lâche le fouet, se baisse et retire du fond de la charrette un long et lourd brancard, l’empoigne des deux mains par un bout et le brandit avec effort au-dessus de la jument.
— Il va l’écrabouiller! crie-t-on alentour.
— Il l’assommera!
— C’est mon bien! crie Mikolka, et, lancé à tour de bras, le brancard s’abat sur le dos de la jument. Le choc résonne sourdement.
— Fouettez-la, mais fouettez-la donc! Pourquoi vous arrêtez-vous? crient des voix dans la foule.
Mikolka lève une seconde fois le brancard et un nouveau coup s’abat de tout son poids sur le dos de la pauvre rosse. Elle est tout près de s’affaisser sur l’arrière-train, mais néanmoins elle fait un saut, et rassemblant ses dernières forces tire, tire en tous sens pour faire avancer la charrette. Mais six fouets de six côtés l’assaillent, le brancard de nouveau s’élève et retombe une troisième fois, puis une quatrième, énergiquement et d’une façon méthodique. Mikolka enrage de ne pouvoir la tuer d’un coup.
—Ce qu’elle a la vie dure! crie-t-on alentour.
—Elle n’en a plus pour longtemps, ses moments sont comptés, dit un amateur du spectacle.
—C’est un coup de hache qu’il lui faut! Voilà le moyen d’en finir tout de suite, hurle un troisième.
— La peste soit de cette carne! Place! vocifère Mikolka d’une voix étranglée par la fureur. Il jette le brancard, se baisse de nouveau et retire du fond de la charrette un levier de fer.
— Garce! crie-t-il, et de toutes ses forces il assène un formidable coup de levier au pauvre cheval. La jument sous le choc vacille, s’affaisse, elle cherche encore à tirer, mais à un autre coup de levier sur son dos, elle s’effondre sur le sol, comme si on lui avait tranché net les quatre membres.
— Achevons-la! crie Mikolka, qui hors de lui saute à bas de la charrette.
Quelques gars rouges et éméchés empoignent ce qui leur tombe sous la main: fouets, bâtons, brancard, et se précipitent vers la jument expirante. Mikolka debout à côté de la bête se met à lui frapper inutilement l’échine à coups de levier. La rosse allonge son museau, pousse un profond soupir et meurt.
— Elle est crevée! crie-t-on dans la foule.
— Pourquoi aussi n’a-t-elle pas voulu galoper?
— C’est à moi! crie Mikolka, son levier à la main et les yeux injectés de sang. Il regrette, semble-t-il, de ne plus savoir sur qui frapper.
— Eh bien, vrai, on voit maintenant que tu n’es pas chrétien, protestent alors plusieurs voix dans la foule.
Mais le pauvre petit garçon ne se connaît plus. Il pousse un cri et se fraye un passage au travers de la foule jusque vers la haridelle, entoure de ses bras le museau sans vie et ensanglanté qu’il baise sur les yeux, sur les lèvres... Puis tout à coup, transporté de fureur, il se jette à poings fermés sur Mikolka. Au même instant, son père depuis longtemps à sa poursuite le rattrape et l’entraîne hors de la foule.
— Partons, partons, lui dit-il, rentrons à la maison.
— Papa! Pourquoi... ce pauvre cheval... l’a-t-on assommé? sanglote-t-il. Mais quelque chose lui coupe la respiration et les paroles s’échappent en cris de sa poitrine oppressée.
— Des ivrognes, ils s’amusent, est-ce notre affaire? Allons-nous-en! dit le papa. Il enlace son père de ses bras, mais il a la poitrine oppressée. Il cherche à reprendre haleine, pousse un cri et se réveille...

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