« Madame Grès est partie comme elle a vécu, silencieuse et seule. Que faisait-elle dans la cellule où elle vivait enfermée ? Je l’imagine fabriquant en secret une échelle de soie… pour s’évader comme une fée. Elle a disparu avec ses secrets. »

Dès qu’il s’agit de tendre des miroirs à la profession et à la mode, Edmonde Charles-Roux fait autorité. Pas toujours complaisants, concaves ou convexes, ceux-ci renvoient des portraits justes, séduisants ou à charge parfois, aux créateurs et aux couturiers qu’elle a côtoyés avec assiduité lorsqu’elle était rédactrice en chef du magazine Vogue. Biographe reconnue et appréciée, Edmonde Charles-Roux a consacré plusieurs centaines de pages à Mademoiselle Chanel dans L’Irrégulière à Madame Grès , deux colonnes seulement ! Pour autant l’auteur n’a pas failli à son intransigeant goût de la recherche et de l’analyse : les quelques lignes écrites sur celle qu’elle se plaît à nommer le « dictateur déguisé en souris » sont d’une égale acuité, bien que circonscrites à la page de droite d’un magazine à grand tirage. « La femme la plus secrète, la plus silencieuse et la plus déterminée du monde » , en plus d’entretenir savamment des « silences d’abbesse » , de son propre aveu n’a rien à dire en dehors de son travail.

Pour des raisons restées mystérieuses, Madame Grès a racheté le stock entier d’un livre qui lui était dédié, publié au Japon, interdisant ainsi sa diffusion. Sans autres explications, au début des années 1980, elle a renoncé à une exposition rétrospective à Paris, pourtant annoncée dans la presse. « Elle savait que je préparais un article et s’ingéniait à ne répondre à aucune de mes questions », relate Edmonde Charles-Roux. « Qu’allez vous écrire sur moi ? » demandait elle tout de même sans masquer son mépris pour l’exercice. À une autre journaliste ou chroniqueuse venue l’ épier, Madame Grès avait répondu, désabusée : « Je n’ai rien à dire et tout à montrer. Je ne fais que travailler, travailler, travailler.

Robe du soir, vers 1955. Jersey de soie crème et gris pâle.
Robe du soir, vers 1955. Jersey de soie crème et gris pâle. © Ph. Ladet et Cl. Pignol / Galliera / Roger-Viollet
_« Quand je ne dors pas, je coupe. Voilà ma vie. »_ En 1980, Marylène Delphis interrogea Madame Grès au sujet de l’exposition qui n’aura finalement pas lieu : « Vous avez rencontré Paul Valéry… – Il venait ici », répondit-elle. Et Madame Grès désignant, placide, ses grands salons d’ivoire, s’empressa d’ajouter qu’elle _« ne lui a jamais adressé la parole »_ . « Vous avez connu Giraudoux, Cocteau, Édith Piaf… » Elle laissa tomber la conversation car la seule chose qu’elle eut envie de dire était ce fameux : _« Je travaille. »_ Madame Grès n’est pas tant un sujet. C’est un thème. Celui du travail à l’oeuvre de la vie. Ce n’est pas une monographie, c’est un catalogue raisonné où l’intime, l’absence d’intime, croyait elle, interviennent peu. Trop raccord avec l’image mythologique de la couturière, épingles au revers, telle que la rêve des générations de garçons couturiers illustrateurs, Madame Grès n’avait pas son pareil pour décourager les biographes qu’elle attirait et décevait aussitôt. Car, derrière les artifices tapageurs au compte-gouttes et obscurs – Madame Grès roule en Jaguar bleue dont elle a fait tendre les sièges de vison –, _« les jours se répètent identiques »_ . C’est comme si, ayant installé tous les attributs clinquants d’une vie luxueuse, Madame Grès avait renoncé à habiter celle-ci, préférant le travail sans relâche. Elle fait équiper sa voiture d’une télévision mais jamais ne la regarde, par exemple. Seule distraction consentie, le marché aux Puces qu’elle arpente, muette, en imperméable éteint, flanquée de son horrible pékinois, Musig. L’austère personne apprécie le mobilier Haute Époque, les tableaux du XVIIe siècle hollandais et les croix byzantines. Comme Balenciaga, autre évêque de la modernité dont elle partage l’amitié, Madame Grès n’apprécie pas les goûts dissipés de son temps. Elle se révèle dans l’atelier. Elle en possède deux à la maison de couture, l’atelier de couture fine et l’atelier de couture tailleur, un autre à la boutique et encore un à son domicile. Le travail triomphe toujours du romanesque. _« Je n’ai pas de véritable vie privée. Je me consacre entièrement à la maison et aux personnes qui y travaillent. Je pense que, en fin de compte, créer reste pour moi l’unique moyen de répondre à ces préoccupations […]. Les jours se répètent identiques. Et ma famille a certainement dû en souffrir plus que moi encore. Je me suis arrachée à ma famille, à la douceur du foyer, à l’intimité familiale des fêtes et des vacances. Et ce n’est pas seulement ma propre famille que j’ai dû négliger, dans une certaine mesure, il m’a fallu sacrifier la vie privée des personnes qui travaillaient avec moi. »_
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