Michel Quint s'empare de l'affaire des disparus de la Deûle et Jean-Baptiste Harang retrace le meurtre du Bordeaux-Vintimille en 1983

Jean-Baptiste Harang, Bordeaux-Vintimille, Grasset

Jean-Baptiste Harang, Bordeaux Vintimille
Jean-Baptiste Harang, Bordeaux Vintimille © Grasset

Dans la nuit du 13 au 14 novembre 1983, un jeune Algérien en vacances en France est jeté du train Bordeaux-Vintimille. Trois jeunes candidats à la Légion étrangère ont été jugés pour ce meurtre. Jean-Baptiste Harang avait couvert le procès en Cour d’Assises. Il parcourt ici tous les éléments connus de l’affaire, dansun récit saisissant, clinique et sans détour.

Il s’en tient aux faits connus fidèlement, ainsi qu’aux interrogations et mystères jamais élucidés. Les trois participants au meurtre n’ont jamais voulu donner d’explications précises.

Jean-Baptiste Harang met aussi en lumière l’importance donné à un faux témoignage. Ce dernier reproduit dans le courrier des lecteurs du journal Libération fut__ repris dans une revue de presse à la radio tandis que l’action modeste du Lycée d’enseignement professionnel de Bois-Colombes, qui cessa toute activité pendant un quart d’heure, pour « faire cesser l’intolérance », fut passé sous silence.

Trois questions à Jean-Baptiste Harang

- Pourquoi revenir en 2013 sur cette affaire ? Est-ce simple effet d'anniversaire ou il y a-t-il une autre raison plus personnelle ?

Jean-Baptiste Harang : Je ne sais pas pourquoi, ni pourquoi maintenant (en tous cas pas pour cause d'anniversaire, je n'en avais pas conscience au moment de l'écriture). J'ai couvert beaucoup de faits divers et de procès criminels lorsque j'étais journaliste, et risqué parfois d'être anesthésié par une certaine routine de l'horreur à courir de cour d'assises en cour d'assises.

 Jean-Baptiste Harang
Jean-Baptiste Harang © ©Jean-Luc Bertini/Pasco

Mes deux derniers romans étaient des livres de souvenirs. De souvenirs et d'oublis. Tous deux évitaient de solliciter ma mémoire professionnelle, comme si, ces centaines d'articles qui disaient une part de la vie des gens, et souvent la part la plus sombre, n'avaient porté ni ombre ni lumière sur ma conscience du monde. Et lorsque l'opportunité s'est présentée de raconter un «fait divers», je n'ai pas hésité une seconde, trente ans après, l'affaire dite «du Bordeaux-Vintimille» est apparue comme une évidence, comme un coin fiché dans mon crâne.

On dit ainsi que des blessés de guerre gardent dans leur chair, près de l'os, une balle perdue qu'ils finissent par oublier et qui, des années plus tard, sur un faux mouvement, une crise de rhumatisme, se réveille soudain. Voilà, l'affaire du Bordeaux-Vintimille ne m'avait pas quitté. Je ne sais toujours pas pourquoi trois jeunes gens ont lynché, poignardé et jeté vivant d'un train à pleine vitesse, un jeune homme de leur âge, qu'il ne connaissaient pas et qui ne leur demandait rien. Eux non plus ne le savent pas. Je ne sais pas pourquoi des hommes faits de la même chair et du même sang que les miens, peuvent devenir des chiens enragés, mais je sais que cela arrive et, à chaque fois, la responsabilité du crime est le fardeau commun de notre espèce humaine.

Ce qui précède me semble un peu grandiloquent mais bref, pour répondre plus directement à votre question, disons qu'aujourd'hui mes enfants ont l'âge de la victime et des assassins du Bordeaux-Vintimille et que le deuil d'un père, d'une mère, et le sentiment coupable des parents des autres ne m'épargnent pas.

- La bêtise de la machine policière, le racisme ambiant ou l'indifférence communément partagée par tous dans un train : lequel de ces trois facteurs vous semble le plus déterminant dans cette affaire?

Jean-Baptiste Harang: Je ne sais pas. Contrairement au cahier de charges de la collection où le livre paraît («romancer» un fait divers), j'ai choisi de relater les faits tels que je les ai connus à l'époque : les dates, lieux et circonstances sont, sinon vrais, au moins conformes à ceux dont les jurés des deux procès ont eu connaissance. Je ne voulais pas susciter une quelconque indignation, conscience morale, compassion, colère, à partir de détails inventés pour nourrir le scénario d'une construction littéraire. Alors oui, la police n'a pas été à la hauteur de l'événement, oui la Légion Etrangère n'a pas fait face à ses responsabilités, oui nous vivons dans une société au racisme «ambiant», oui les passagers du train (à une exception près) se sont comportés lâchement. Oui, je n'aurais peut-être pas fait mieux.

- Dans le livre, il est question de la visite de policiers chez une éditrice qui a l'habitude d'envoyer des livres aux prisonniers. Que vous a inspiré cet épisode de l'affaire en particulier ?

Jean-Baptiste Harang : Cet épisode, comme le reste du livre, est réel. Je l'ai écrit pour que le livre se referme sur un «après», puisque la vie continue, puisque la vie a continué. Je me suis refusé à dire (à même à chercher à savoir) ce que les assassins sont devenus. Cela ne nous regarde pas. Ils ont été condamnés à la peine que leurs juges ont estimé juste, ils sont allés en prison et en sont probablement sortis. La société s'est ainsi organisée pour régler ses comptes : ils sont bouclés. C'est là une des raisons qui m'ont conduit à changer tous les noms des protagonistes.

Et, c'est effectivement lorsqu'on m'a appris cette descente de police chez un éditeur que j'ai entendu parler pour la dernière fois de cette affaire.

PS : Je n'aime pas beaucoup cette appellation de «fait divers», elle nous est trop souvent servie pour faire diversion.

Michel Quint, En dépit des étoiles, Editions Héloise d’Ormesson

Autre démarche que celle de Michel Quint. L’auteur d’"Effroyables jardins", s’empare de l’affaire des disparus de la Deûle à Lille. « J’ai juste bricolé la réalité » précise-t-il dans son avant-propos.

La réalité ? La mort de quatre jeunes gens dont les corps ont été retrouvés dans la Deûle à Lille, puis celle d’autres étudiants à Bordeaux et Nantes dans des circonstances similaires.

Michel Quint
Michel Quint © Editions Heloise d'Ormesson

Michel Quint déroule une écriture volontairement bancale, comme son personnage principal :

« Moi c’est Jules Gileron. Trente-deux ans. Une dégaine de brigand calabrais, le genre à poil sombre qui n’arrive jamais à se raser de près. Grand pas trop, pas petit non plus, entre le mètre soixante-dix et le quatre-vingts, quelle importance, du muscle, ça oui, brut, de travailleur manuel. Un regard chocolat noir, charbon, c’est selon, comme les méchants dans les films muets. Si je souris on croit que je vais mordre. Et un cœur de beurre »

Quint en rajoute dans les images, métaphoriques et caricaturales :

« Bernard a un visage de poisson-lune sur un corps de baobab ».

Drôle d’intrusion dans son environnement lillois, très nord, très noir, froid comme la mort semée dans la Deûle. Mais le ton nous emmène, et surtout ces déambulations dans le monde du foot, de la mafia, de la prostitution… bref les bas-fonds de notre société qui ne font que des points d’interrogation dans la presse, et pas plus. Alors que…. Quint bricole la réalité et nous permet de lire entre les lignes des récits habituellement recensés dans les journaux.

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