Maitre Hervé Témime, avocat des Laboratoires Servier
Maitre Hervé Témime, avocat des Laboratoires Servier © MAXPPP / ©Thomas Padilla

Le premier procès du Mediator s'est ouvert lundi 14 mai à Nanterre. Jacques Servier, les laboratoires du même nom, la société Biopharma et quatre anciens responsables du groupe sont poursuivis pour « tromperie aggravée ». Présenté comme un anti-diabétique, prescrit également comme coupe-faim, le Mediator, dérivé des amphétamines, aurait causé la mort de plusieurs centaines de personnes entre 1976 et 2009, date de son retrait du marché. Plus de 600 personnes se sont constituées parties civiles à Nanterre. Maître Hervé Témime défend Jacques Servier et les laboratoires.

Hervé Témime est rincé. Combien d’heures a-t-il parlé cet après-midi devant la XVème chambre du tribunal correctionnel de Nanterre, présidée par Isabelle Prévost-Desprez ? L’avocat pénaliste, habitué des audiences-fleuves, n’a sans doute pas compté. Trop occupé à défendre, l’une après l’autre, ses demandes de renvoi. Deux questions prioritaires de constitutionnalité, une requête en nullité des citations directes, une exception d’incompétence du tribunal, une question préjudicielle, une demande de supplément d’information et d’expertise… n’en jetez plus.

Avec un seul motif, toujours le même, martelé comme un mantra : «on ne peut pas être jugé pour les mêmes faits devant deux tribunaux ».

Car Jacques Servier, poursuivi pour tromperie aggravée à Nanterre, est également mis en examen, pour les mêmes faits (mais sur une période plus longue), par les juges d’instruction du pôle de santé publique de Paris. Deux juridictions sont donc saisies de l’affaire du Mediator. Le tribunal de Nanterre par une procédure rapide, sur citation directe. Et le TGI de Paris, avec une instruction complète sur tous les aspects de ce scandale de santé publique.

Deux procédures en même temps? "c'est Ubu roi!"

Pour qualifier cette bizarrerie juridique, maître Témime déploie son vocabulaire. «C’est Ubu roi, c’est hérétique, c’est inacceptable. C’est impensable pour l’intégrité du système judiciaire français. C’est la fin de l’idée même de justice et de procès équitable ! ». Rien que ça.

Impassible sur sa chaise, bras croisés, un léger sourire aux lèvres, Jacques Servier, 90 ans, ne pourra pas reprocher à son défenseur de s’économiser. Hervé Témime se jette tout entier dans la bataille ; son bagout, son énergie, son humour sauvent de la torpeur cette première journée exclusivement consacrée aux questions de procédure. Il a défendu Roman Polanski, Stéphane Delajoux, le chirurgien de Johnny, François-Marie Banier, l’ami indélicat de Liliane Bettencourt. Les cas difficiles ne lui font pas peur, et il est habitué à l’hostilité des médias envers ses clients.

Son histoire avec Jacques Servier est peu banale. C’est en défendant sa fille, accusée d’avoir tué son mari, qu’il rencontre le patron des laboratoires, en 2005. Hervé Témime réussit à lui éviter des années de prison. Le genre d’histoire qui soude à jamais.

"Une lapidation médiatique sans précédent"

Devant le tribunal, l’avocat avait commencé par une formule choc, empreinte, sans doute, d’une pointe de provocation. « Nous avons l’honneur (avec 3 confrères)de défendre Jacques Servier et les laboratoires du même nom ». Un honneur ? Défendre le grand méchant loup, accusé d’avoir laissé vendre le Mediator, alors même qu’il en connaissait la toxicité et les effets secondaires potentiellement mortels? La justice n’a pas encore tranché, l’opinion et les médias, sans lesquels l’affaire n’aurait sans doute jamais éclaté, si. Et pas vraiment en faveur de Servier.

Hervé Témime dénonce une « lapidation médiatique sans précédent ». Et enchaîne. « Les laboratoires Servier sont conscients de leur responsabilité à l’égard des consommateurs du Mediator. Servier respecte le cours de la justice. Mais cette situation (de double poursuite)est inacceptable ». Avant de demander, en toute logique, un renvoi du procès de Nanterre, incomplet, tronqué, quand l’instruction parisienne, elle, avancerait à pas de géant.

Gagner du temps?

On y revient, encore et toujours, inlassablement. Une façon de gagner du temps ? Sans doute. Mais les arguments juridiques, portés le talent oratoire d’Hervé Témime, se laissent écouter.

L’avocat utilise toutes les armes à sa disposition.

La diversion : « Servier a été stigmatisé par un ministre dans le but de s’exonérer de ses propres responsabilités ». Xavier Bertrand, ex ministre de la Santé et instigateur du rapport de l’Igas, dévastateur pour Servier, appréciera.

L’ironie :

(aux parties civiles) : « Ne nous croyez pas, nous, avocats corrompus de la défense … »

(au procureur, qui ne se prononce ni pour ni contre la demande de supplément d’information) : «Quoi qu'il arrive, vous êtes donc sûr d’être en accord avec vous-même

La mauvaise foi :

(aux parties civiles): « vous risquez la relaxe pour Servier . Vous en prenez la responsabilité. Ça vous fait rigoler ? J’en suis ravi. Je ne suis pas sûr que cela fasse rire les 3000 victimes qui se sont constituées parties civiles à Paris, et qui auront écho de votre sourire à cette évocation ».

Le show Témime se termine. A la sortie, l’avocat des stars, membre du 'top ten' des avocats pénalistes, ne s’attarde pas devant micros et caméras. « J’ai déjà bien trop parlé ». Il jette trois mots en pâture à la meute, et s’en va. Curieux avocat. Il est l’un des plus connus, demandés par les puissants, les célèbres, les riches. A 54 ans, l’homme est soucieux de son apparence, porté sur une certaine excentricité vestimentaire; le genre à oser porter un pantalon bleu électrique. Cabotin sur les bords, bien sûr, mais jamais devant les journalistes. Son sens de la rhétorique, ses traits d’humour, il les réserve à l’audience.

Actualisé : le procès a été renvoyé, le tribunal ayant transmis à la Cour de Cassation une question prioritaire de constitutionnalité. Une nouvelle audience est prévue le 14 décembre 2012.

A écouter : reportage sur la première journée d'audience à Nanterre, avec les regards croisés de deux parties civiles et d'Hervé Témime.

A lire : portrait d’Hervé Témime dans Challenges

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