Cinq jours après l'incendie de l'usine Lubrizol, classée Seveso seuil haut, la pollution est indéniable dans la capitale normande. Mais les rumeurs et les fausses informations circulent rapidement sur les réseaux sociaux.

À la suite de l'incendie de l'usine Lubrizol, un immense panache de fumée noire a envahi le ciel, se déplaçant bien au-delà de l’agglomération de Rouen.
À la suite de l'incendie de l'usine Lubrizol, un immense panache de fumée noire a envahi le ciel, se déplaçant bien au-delà de l’agglomération de Rouen. © AFP / Jean-Jacques Ganon

Un panache de fumée de 22 km de long, des traces de suie retrouvées dans 40 établissements scolaires nettoyés pendant le week-end, des odeurs persistantes, voire des vomissements... Aux alentours de l'usine chimique de fabrication d'additifs pour lubrifiants automobiles, l'inquiétude ne se calme pas ces derniers jours.

Des centaines de manifestants scandant "on veut la vérité !" ont tenté d'entrer dans la salle du conseil métropolitain de Rouen, lundi soir. Les agriculteurs de 205 communes, réparties sur quatre départements, ont reçu la consigne de ne plus vendre leurs productions. Dans trois collèges, des enseignants ont fait usage de leur droit de retrait.

La liste des produits stockés dans l'entrepôt incendié a été rendue publique

Face à ces inquiétudes, le préfet a rendu publique dans la soirée de mardi la liste des produits stockés dans les bâtiments qui ont brûlé, sur le site de la préfecture de Seine-Maritime. Selon ces documents, 5253 tonnes de produits chimiques auraient été détruits lors de l'incendie

Au total, c'est une liste des types de produits chimiques, principalement des additifs multi-usages (3308 tonnes), des améliorants de viscosité (711 tonnes), mais aussi du dispersant (221 tonnes), de l'huile vierge (219 tonnes), du détergent (209 tonnes), de l'additif anti-usure (186 tonnes), de l'additif pour carburant diesel (129 tonnes), de l'abaisseur du point de congélation (117 tonnes), de l'additif pour le travail des métaux (55 tonnes), de l'additif pour réduction des frottements (30 tonnes), des solvants (27 tonnes), de l'additif anti-corrosion (16 tonnes)

Répartition des produits chimiques contenus dans les principaux additifs multi-usages extraite du document fourni sur le site de la préfecture de Seine-Maritime.
Répartition des produits chimiques contenus dans les principaux additifs multi-usages extraite du document fourni sur le site de la préfecture de Seine-Maritime. / Capture d'écran

Lors de la conférence de presse, mardi après-midi, Jean-Yves Lagalle, directeur départemental de la SDIS a indiqué que 160 des 1000 fûts du site contiennent "du mercaptan, extrêmement incommodant, mais le produit dans ces fûts peut également dégager de l'hydrogène sulfuré". "Ils n'ont pas été touchés par l'incendie, mais endommagés par la chaleur", a-t-il ajouté.

Des rapports officiels consultés par Mediapart évoquaient en 2016 la présence dans l'usine Lubrizol de produits "très dangereux pour l'environnement" et "nocifs", et estimaient qu'un incendie pourrait donner lieu à la "formation de substances toxiques".

Interviewée sur France Inter ce mercredi, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a reconnu à propos des substances qui se sont consumées, que "personne ne sait aujourd'hui ce que donnent ces produits mélangés quand ils brûlent".

Les autorités sont-elles censées publier la liste des produits que contenait l'usine ? 

Cette publication était demandée par l'eurodéputé EELV Yannick Jadot sur France Info : "la transparence absolue sur ce qui a brûlé" et la publication de la liste des produits qui étaient stockés dans l'usine. Le directeur de l'usine, Laurent Bonvallet, assure d'ailleurs avoir transmis cette liste aux "instances qui nous l'ont demandé".

Pour Delphine Batho, présidente de Génération Écologie et ex-ministre de l'Écologie, invitée sur France Inter :

Il y a une faute de l'État (...) une chaîne d'imprécisions, d'approximations, d'omissions.

"Pourquoi les sirènes ont été déclenchées cinq heures après le début de l'incendie ? Pourquoi les policiers et les pompiers sont intervenus sans protection ? Pourquoi on renvoie les enfants à l'école et les enseignants exercent leur droit de retrait parce qu'il y a des maux de tête, des nausées et des vomissements ?", énumère la députée des Deux-Sèvres.

Mais l'État est-il légalement tenu à une telle transparence ? La question est difficile à trancher, car _"on est à la limite du secret industriel et de la législation sur les installations classées_, avec l'obligation de rendre publics les produits auxquels les populations sont exposées", admet Corinne Lepage.

L'ex-ministre de l'Environnement vient de déposer un "référé constat" au tribunal administratif de Rouen pour demander un "état des lieux contradictoire" et réclamer "le dossier entier de la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement" (DREAL). Une procédure "d'urgence" engagée au nom de l'association de lutte contre la pollution de l'air Respire et de cent citoyens. "Ce type de document, les dossiers d'autorisations, sont communicables à n'importe qui", explique l'avocate.

Des communiqués officiels alarmants ont-ils été publiés ?

Au lendemain de l'incendie, un texte présenté comme une communication de l'Agence régionale de santé (ARS) et de la préfecture du Nord, et estampillé de la préfecture de Normandie, a largement circulé sur les réseaux sociaux. Il prétendait que "les analyses réalisées, ce jour, en Normandie, montrent que les effets de ce nuage peuvent se révéler irritants et odorants avec une toxicité aiguë".

Le faux communiqué a rapidement été débusqué et le préfet de Seine-Maritime envisage de "déposer plainte".
Le faux communiqué a rapidement été débusqué et le préfet de Seine-Maritime envisage de "déposer plainte". / Capture d'écran / AFP Factuel

À première vue, ce faux communiqué ressemble à s'y méprendre à celui véritablement publié par la préfecture du Nord où elle signale bien les effets "irritants et odorants" du nuage, "mais sans toxicité aiguë'.

La préfecture du Nord et l'ARS notent que "des fumées traversent les Hauts-de-France", mais en excluent la "toxicité".
La préfecture du Nord et l'ARS notent que "des fumées traversent les Hauts-de-France", mais en excluent la "toxicité". / Capture d'écran / Facebook Préfecture du Nord

Plusieurs consignes ont aussi été diffusées par la préfecture de Saine-Maritime et le ministère de l'Intérieur après l'incendie : limiter ses déplacements, rester à l'abri des fumées, se laver les mains en cas de contact avec la suie, laver les fruits et les légumes avant consommation...

Le niveau de pollution est-il "habituel" aux alentours de l'usine après l'incendie ?

Les analyses de qualité de l'air rendues publiques par les autorités se veulent rassurantes. Le préfet, Pierre-André Durand, assure même que "nous sommes à un état habituel de la qualité de l'air à Rouen". Les produits mesurés seraient tous "inférieurs aux seuils de quantification - une quantité trop faible pour être mesurée". Il n'y aurait qu'une seule exception : une pollution plus concentrée au benzène "sur le site lui-même".

Des explications qui peinent à convaincre les riverains. Sur place, l'impressionnant nuage de fumée, les odeurs persistantes, les nausées et même les vomissements relatés par les habitants laissent d'ailleurs peu de doutes à la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, qui a fait le déplacement, vendredi : 

La ville est clairement polluée

En cause principalement selon elle, les suies "comme des galettes de goudron" qu'il ne faut pas toucher à main nue.

Mais pour Frédéric Poitou, ingénieur chimiste interrogé sur BFM TV, le véritable danger sanitaire se cache dans "la majorité des composés qu'on n'a même pas dosés, et qui eux sont complètement inodores, on ne les voit pas", complète l'expert judiciaire. "On produit des analyses qui ne sont pas très inquiétantes pour rassurer la population mais la réalité est toute autre"

Nous l'avons contacté pour plus de précisions. Selon lui, les mesures légales se penchent surtout sur "les composés organiques volatils qui se dispersent assez vite". Mais "bientôt, des analyses beaucoup plus poussées demandées par des privés révéleront des résultats plus inquiétants", annonce Frédéric Poitou, avant d'ajouter :

Les hydrocarbures lourds, les métaux lourds et l'amiante dans le toit de l'usine risquent de produire un cocktail détonnant

Les mesures de qualité de l'air ont-elles été interrompues juste après l'incendie ?

Le calcul de l'indice Atmo, synthétique lié à la pollution quotidienne, a bien été temporairement suspendu le 26 septembre, car "inadapté aux situations accidentelles", assure Véronique Delmas, directrice associée d'Atmo Normandie. "L'indice Atmo n'est pas fait pour communiquer sur les situations accidentelles et les mesures qui en permettent le calcul correspondent à des stations qui ne sont pas dans le panache", précise-t-elle. "Son mode de calcul ne prend en compte ni les odeurs, ni les polluants émis lors d'accidents comme l'incendie de Lubrizol", détaille l'organisme dans [un communiqué](http://www.atmonormandie.fr/Actualites/(id)/4437/(Actu).

Mais les mesures, elles, "ont continué et ont été diffusées sur le site internet comme d'habitude". Par ailleurs, Atmo Normandie a fourni aux pompiers de quoi chercher des prélèvements spécifiques de composés très toxiques comme les hydrocarbures complexes. Les résultats seraient négatifs, sauf sur le site de l'usine où on trouve du benzène. Des analyses ont été réalisées sur l'amiante, contenu dans le toit de l'installation, dans un périmètre de 300 mètres autour de l'usine. Les résultats révèlent "une très faible présence de fibres d'amiante dans l'air", assure Jean-Yves Lagalle, directeur départemental de la SDIS. Des analyses sur les dioxines, des molécules cancérogènes qui peuvent interférer sur le système hormonal, sont en cours.

Des photos d'animaux morts ont-elles été prises après la catastrophe ?

La photo de deux oiseaux morts, diffusée par le site RouenInfo le 27 septembre, a fait le tour des réseaux, mais elle est à prendre avec des pincettes. "Nous n’affirmons pas que ces oiseaux aient été intoxiqués", précise le site. "Depuis la découverte des oiseaux, rien n’a permis d’établir un lien direct entre la mort de ces oiseaux et l’incendie de Lubrizol. Il s’agit donc d’un événement isolé puisqu’il ne semble pas, à notre connaissance, qu’il y ait eu d’autres oiseaux morts dans le secteur."

C'est Alexandre, un rouennais travaillant sur les quais, qui aurait transmis cette photo au site RouenInfo.
C'est Alexandre, un rouennais travaillant sur les quais, qui aurait transmis cette photo au site RouenInfo. / Capture d'écran / Rouen Info

D'autres images sont carrément hors-contexte. Comme celle de dizaines d'oiseaux morts sur le bord d'une route, partagée sur Twitter, notamment par des comptes parodiques. En réalité, cette photo a été prise en janvier 2011, en Louisiane, il y a 8 ans, comme le confirment Les Décodeurs du Monde.

Enfin, certains internautes relayent des images de poissons morts "à Lallaing dans la Scarpe près de Douai". "Des milliers de poissons ont été retrouvés morts cette nuit ! Leur mort serait due à la pollution de l'eau dû à l'incendie de l'usine #Lubrizol à Rouen (sic)", écrit ce compte sur Twitter.

De nombreux poissons ont effectivement été retrouvés morts dans une écluse à Lallaing (dans le Nord, à plus de 180 km de Rouen) dans la nuit du 26 au 27 septembre, selon le site 20 Minutes. Difficile d'établir pour l'instant un lien certain avec l'incendie. "Mais les personnes de Voies navigables de France (VNF) qui étaient présentes m’ont dit qu’il y avait une mousse blanche un peu bizarre aux portes de l’écluse", assure l’adjointe au maire de Lallaing, Françoise Maes. Ce qui pourrait correspondre à d'autres types de pollution.

Un CHU a-t-il déconseillé aux habitants de boire l'eau du robinet ?

Sur Twitter, plusieurs internautes ont publié des vidéos de robinets d'où s'écoule de l'eau marron. L'une d'elles, contactée par l'AFP, explique que ces images ont été tournées dimanche "à 21 heures" et ne plus avoir "d'eau noire pour le moment".

Une autre, qui dit habiter la commune de Mont-Saint-Aignan, à plus de quatre kilomètres de l'usine, publie également de l'eau noircie qui sort de son robinet. Elle aurait conservé "un échantillon dans un petit pot" pour faire réaliser des analyses.

Sur Facebook ou Snapchat, des messages appellent à ne pas boire l'eau du robinet, prétendant qu'il s'agirait d'une recommandation de l'Agence régionale de santé.

Des messages ont été relayés sur les réseaux sociaux indiquant que l'eau du robinet serait contaminée, à la suite de l'incendie de l'usine chimique.
Des messages ont été relayés sur les réseaux sociaux indiquant que l'eau du robinet serait contaminée, à la suite de l'incendie de l'usine chimique. / Capture d'écran / Facebook

Le CHU de Rouen a démenti cette information sur Twitter, précisant n'avoir reçu "aucune consigne nous disant de ne pas boire l’eau du robinet".

Dans un communiqué, la Métropole Rouen Normandie assure que "les analyses menées par l’Agence Régionale de Santé confirment que l’eau est potable sur le territoire métropolitain". "L’eau distribuée sur les 71 communes de la Métropole Rouen Normandie est potable. Aucune trace de contamination n’a été relevée", insiste l'autorité publique.

Un numéro vert (0800 021 021) a été mis en place par la métropole de Rouen pour signaler toute anomalie sur le réseau d'eau potable. Il est également possible de consulter les derniers résultats d'analyse d'eau, commune par commune, ici.

Une vidéo diffusée massivement sur les réseaux sociaux a-t-elle été tournée à Rouen ?

La vidéo, devenue virale sur Twitter, publiée par le compte @Zyka, montre une gigantesque explosion. Sauf que les images ont été tournées, il y a plus de quatre ans... en Chine. Il s'agit de deux explosions dans la zone industrielle de Tianjin au nord-est qui ont fait plus de 170 morts et près de 800 blessés.

Toutefois, certains Rouennais ont bien été réveillés par des explosions la nuit de l'incendie, comme on l'entend sur cette vidéo de France Bleu Normandie.

Mais ces bruits correspondent à des explosions de fûts d'huile qui auraient éclaté, selon la préfecture. 

L'incendie a-t-il démarré à l'extérieur de l'usine ?

Sur France Bleu Normandie, des dirigeants de Lubrizol disent disposer d'images de vidéosurveillance et de témoins oculaires démontrant que l'incendie est parti de l'extérieur de l'usine. "Une enquête est en cours mais nous avons des éléments qui nous donnent à penser que le feu a démarré à l'extérieur de l'entreprise (...), en dehors des limites de propriété du site, à l'extérieur de l'entrepôt ", indique Isabelle Striga, directrice générale de Lubrizol France. 

Cela suggère "que le feu s'est malheureusement propagé sur notre site", suppose la compagnie américaine sur son site. Le procureur de la République de Rouen, a confirmé que Lubrizol a déposé plainte pour "destruction involontaire explosion ou incendie" et "mise en danger d'autrui". Mais pour l'instant, aucun élément matériel n'a encore été dévoilé pour confirmer cette hypothèse.

Le parquet de Rouen s'est dessaisi de l'enquête au profit du pôle de santé publique de Paris, précisant que l'origine du feu était pour l'heure impossible à déterminer "avec certitude".

Lubrizol a-t-il obtenu l'autorisation d'augmenter des quantités de substances dangereuses ?

C'est le site actu-environnement qui indique que "l'exploitant a présenté deux demandes successives d'augmentation des quantités de substances dangereuses le 15 janvier et le 19 juin 2019". Demandes sur lesquelles seul le préfet se serait prononcé "et non l'autorité environnementale indépendante", en raison d'assouplissements opérés par le gouvernement. 

Nous n'avons pas eu accès à ces documents. Mais effectivement, un décret suggère que cette évaluation n'est plus automatique sur tous les sites Seveso, mais uniquement pour "des créations d’établissements classés SEVESO et les modifications faisant entrer un établissement dans cette catégorie". Et "lorsque le projet consiste en une modification des installations", à la suite de la loi Essoc d'août 2018, c'est le préfet qui a la compétence de donner cette autorisation.

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