Interspécificité…

Je voudrais tâcher aujourd’hui d’ y voir plus clair sur la question des relations entre les espèces. Mais je perçois déjà une imprécision dans ma formulation : s’agit-il des relations entre les hommes d’un côté et les espèces animales, de l’autre? Et, dans ce cas, la question que je pose est spéciste car elle met l’espèce humaine à part ; ou bien s’agit-il des relations entre les espèces animales, y compris l’homme ? auquel cas la question est antispéciste . Je tiens à signaler que mes analyse sur les différents aspects de cette question doivent beaucoup à Estiva Reus, co-rédactrice de la revue Les cahiers antispécistes et à Vinciane Despret, auteur d’un article, paru dans la revue Critique et portant sur Donna Haraway, une zoologue et philosophe antispéciste américaine.

Disons, pour être plus concret, que dans le premier cas, celui du spécisme, la relation entre les espèces relève de la domestication, d’une appropriation et d’une maîtrise qui n’exclut pourtant pas une certaine proximité et un sens de la responsabilité comme ce fut le cas et c’est encore le cas chez certains éleveurs. Disons que, dans le second cas, celui de l’antispécisme où l’on entend libérer les animaux de leur assujettissement à nos besoins et à nos jeux, les relations entre les espèces deviennent plus libres, plus inventives. Donna Haraway qui s’y connaît merveilleusement en chiens, dans son Manifeste des espèces de compagnie , parle ainsi des espèces compagnes à propos des animaux dont nous partageons la vie.

La question de l’interspécificité relève de la théorie de l’évolution : les hommes et les autres espèces ont évolué ensemble, ils ont co-évolué. Elle relève de la biologie et de la médecine parce que les infections interspécifiques, les anthropozoonoses, produisent des brèches dans la « barrière d’espèce » Il faut savoir que 60% des agents pathogènes – microbiens et parasitaires – qui affectent l’homme sont d’origine animale. Cette question de l’interspécificité relève de la philosophie puisque le sacro-saint propre de l’homme s’y trouve mis en question, et aussi l’opposition entre la nature et la culture et encore la solitude tragique et féroce de notre espèce. Elle relève d’une question de société : jusqu’où aller dans l’intimité, dans les contacts physiques avec des animaux ? Et elle appartient à la littérature, puisqu’un des livres les plus lus et les plus appréciés de la culture européenne a pour titre Les Métamorphoses . C’est un magnifique poème, écrit en latin par Ovide, et qui raconte comment les dieux les hommes et les animaux se transforment, échangent leurs corps et parfois s’accouplent.

Mais l’interspécificité peut aussi toucher à l’éthique, et c’est pourquoi je voudrais aborder maintenant un sujet difficile, scabreux même, celui de la zoophilie : non pas l’amitié pour les animaux mais le sexe avec les animaux. On dit encore la bestialité. Ces mœurs ont toujours existé, dans les campagnes en particulier, à cause de la misère sexuelle des paysans de jadis et de leur peur de faire des enfants qu’ils n’avaient pas les moyens de nourrir. Et puis, la sexualité humaine peut prendre toutes sortes de formes, ce que Freud a appelé la perversité polymorphe. Mais ce qui s’impose comme nouveau, comme contemporain, c’est le trafic d’animaux à des fins zoophiles qui se développe de manière énorme et absolument ignoble sur Internet.

Pour ne pas cependant tomber d’emblée dans le moralisme, le vertuisme, j’évoquerai la question que certains osent poser : qu’est-ce qui est le plus violent, du point de vue du rapport à un animal, le tuer pour le manger, le torturer pour se distraire ou avoir une relation sexuelle avec lui ? Je parle évidemment d’une relation qui ne le mutile ni ne le massacre. Je suis consciente du caractère choquant de cette question. Elle s’est posée récemment, produisant un irréversible clivage, chez deux penseurs renommés du végétarisme. Peter Singer, auteur de La Libération animale a écrit qu’une zoophilie non mutilante, qui n’inflige ni blessure ni torture pourrait ne pas être absolument condamnée. Tom Regan (dont Enrique Utrilla que nous avons reçu à Vivre avec les bêtes a traduit Les droits des animaux , livre qui constitue la bible des défenseurs radicaux du végétarisme), Tom Regan donc a fait part de sa réaction indignée devant l’article de Singer, affirmant qu’une telle position compromettait l’ensemble mouvement de la protection animale, et particulièrement les végétariens, en les faisant passer pour des pratiquants éventuels de la bestialité.

Pour ma part, je reviens à la question tourmentante que la non végétarienne que je suis a évoquée précédemment : qu’est-ce qui est le moins cruel, tuer un animal pour le manger ou avoir avec lui des rapports sexuels dont il se peut du reste qu’il ait eu l’initiative ? Je ne sais pas y répondre, car cette interrogation est vertigineuse, elle déconstruit notre tradition. Mais je crois que je me situe spontanément plutôt du côté de Tom Regan, en cette affaire ? S’il est évident que, sur le plan pénal, la torture et la mise à mort d’un bête pour assouvir un fantasme relève du délit, sur un plan éthique, une sexualité, même dépourvue de cruauté, me semble tout de même choquante. Comme le sont tous les viols, encore qu’il faille surtout éviter de mettre sur un même plan l’utilisation des bêtes à des fins d’assouvissement et l’abus criminel d’ enfants ou d’ handicapés. Il reste que dans ces différents cas, il n’y a pas de consentement mutuel préalable à l’acte et donc l’être humain y transforme en objet son partenaire animal qui est justement tout sauf un partenaire. En même temps, je ne pense que la dignité humaine soit offensée par de telles pratiques, pourvu, encore une fois, qu’elles ne portent pas préjudice à la sensibilité et à la vie des animaux.

Il me semble de surcroît que l’extraordinaire libération actuelle de la sexualité, le doute sur le bien fondé des notions de « normal » et de « naturel », l’effondrement des prohibitions portant sur les activités sexuelles qui ne peuvent conduire à la procréation, cet effondrement dont nous sommes les spectateurs et les acteurs pourraient nous rendre un peu t moins puritains, plus affranchis de certains des interdits antiques du judéo christianisme. Le tabou de la zoophilie ne devrait quand même pas avoir la même force que celui de l’inceste ou celui de l’anthropophagie. J’imagine que les admirables femmes qui travaillent sur et avec des primates devaient être moins obsessionnelles à ce sujet.

L’important n’est pas ici de porter des jugements de valeur sur ces dérives plus ou moins innocentes, mais de comprendre ce que cette polémique entre Regan et Singer nous donne à réfléchir. Je lis le début du Manifeste des animaux de compagnie de Donna Haravay, la philosophe américaine dont je vous parlais en commençant. Elle parle de sa chienne : « Sa salive doit contenir des vecteurs viraux ; mais comment aurais-je pu résister à ses baisers mouillés ? ». Ce sont les frontières entre les espèces que la réflexion d’Haraway, informée scientifiquement, formée philosophiquement et responsable politiquement nous invite à brouiller. Voilà ce que j’entends par espèces de compagnie, écrit-elle : « un bestiaire de capacités d’agir, de formes de mise en relation et de faisceaux de temps défiant l’imagination ». Les chiens, écrit-elle encore ne sont pas des enfants à poil, ils ne renvoient pas à l’humain (…) Ce sont des membres d’une espèce domestique ayant noué avec les êtres humains des rapports obligatoires, historiques, constitutifs et protéiformes. Ces rapports n’ont rien de particulièrement agréable : ils sont pleins de gâchis, de cruauté, d’indifférence, d’ignorance et d’abandon, mais aussi de joie, d’invention, de travail, d’intelligence et de jeu ; Je voudrais apprendre raconter cette histoire commune. »

Pour mieux faire comprendre ce qu’on entend pas coévolution, j’évoquerai cette hypothèse que mentionne Harawaiy : la caractéristique humaine fondamentale qu’est l’hypertrophie de la faculté de langage devrait son origine au fait que les chiens aient pris en charge les tâches d’alerte par l’odorat et l’ouie, libérant ainsi le visage, la gorge et le cerveau humain pour la parole. Cette approche des chiens, espèce par excellence avec laquelle nous avons co-évolué est remplie d’exigences : connaissance de l’histoire de la race, respect c’est-à-dire réponse, c’est-à-dire responsabilité. Et je terminerai en vous lisant quelques lignes de Donna Haraway :« Si l’idée que l’homme se façonne lui-même en réalisant son intention dans les outils, animaux domestiques ou ordinateurs me semble symptomatique d’une névrose que j’appellerai narcissisme technophile-humaniste, alors l’idée inverse qui attribue au chien un amour inconditionnel à même de restaurer l’âme humaine relève d’une autre forme de névrose, le narcissisme cynophilique. C’est parce que je tiens pour précieux l’amour entre des chiens et des humains historiquement situés qu’il m’importe de me détourner de ce discours de l’amour inconditionnel . »

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