Walter Salles, artisan pickpocket

Extraits de l’interview de Walter Salles par Auréliano Tonet à paraître le 9 mai 2012 dans le hors-sérieTrois couleurs.

Auteur d’un brelan de road-movies qui ont intelligemment rénové le genre (Terre lointaine en 1995, Central do Brasil en 1998 et Carnets de voyage en 2004), Walter Salles a été parrainé par Francis Ford Coppola pour adapter Sur la route. Après un minutieux travail de documentation,le Brésilien s’est approprié le roman à sa manière, habile et humaniste, réfl échie et spontanée généreuse et singulière, « en le trahissant pour lui être plus fidèle ».

Vous souvenez-vous de votre réaction lorsque vous avez lu pour la première fois Sur la route ? J’ai lu le livre à un moment diffi cile de la vie brésilienne, les années de plomb du régime militaire. Lapresse et l’édition étaient sous censure, et Sur la route n’était pas publié en portugais. Je l’ai lu en anglais.Dans ce récit initiatique, tout était à l’opposé de ce que l’on ressentait dans le pays. Le souffl e libertairede Dean, Sal et les autres personnages du livre, le mouvement constant, l’expérimentation, le sexe, lejazz ou la drogue étaient comme le contrechamp de ce que nous vivions. J’ai donc été profondémentmarqué, et je n’ai pas été le seul. (…) Le livre avait une telle qualité emblématique pour moi que l’idéede l’adapter à l’écran ne m’effl eurait même pas. Ce n’est qu’après l’invitation de Zoetrope Studios, à lasuite de la projection de Carnets de voyage à Sundance en 2004, que le projet a peu à peu pris corps.

Croquis de tournage (dessin préparatoire de Carlos Conti) et décors réels du film Sur la route.
Croquis de tournage (dessin préparatoire de Carlos Conti) et décors réels du film Sur la route. © Trois Couleurs / Carlos Conti

À partir de quelle version de Sur la route avez-vous travaillé avec José Rivera, le coscénariste ? À Lowell, la ville où Kerouac a passé une grande partie de son enfance et de son adolescence, nousavons rencontré John Sampas, le beau-frère de Jack. Il m’a montré une copie du Scroll original, bienavant sa récente publication. L’urgence et l’âpreté de cette version m’ont immédiatement impacté.La première phrase annonçait déjà un autre genre de récit. La version éditée en 1957 commençaitpar : « J’ai connu Dean peu de temps après qu’on a rompu ma femme et moi. » Le Scroll, par : « J’airencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père… » Le héros du Scroll vient de subir uneperte qui l’oblige à aller de l’avant. La quête du père est un fi l conducteur du Scroll, plus encore quedans la version publiée en 1957. Ce thème-là m’a toujours intéressé, et il est devenu un des moteursde l’adaptation. (…) Une adaptation, c’est ce qui doit permettre aux spectateurs de revenir au livre, àl’original. Et de construire leurs propres versions de Sur la route.

L’histoire de l’adaptation de Sur la route obéit à un rythme similaire à celui du livre, alternanttemps morts et accélérations. Peut-on regarder votre fi lm comme un documentaire sur sonpropre tournage ? Le livre porte cette dualité en lui. D’un côté, l’urgence d’une génération qui se fraye un chemin, quiexplore tous les sens, qui vit selon le tempo du be-bop et de la benzédrine. De l’autre, les moments decontemplation et d’introspection propres à Kerouac. Nous avons essayé de traduire cette alternancedans le fi lm. Pendant le tournage, nous avons vécu de tout : des moments de bonheur, de doute, dejoie et de désespoir.

Croquis de tournage (dessin préparatoire de Carlos Conti) et décors réels du film Sur la route.
Croquis de tournage (dessin préparatoire de Carlos Conti) et décors réels du film Sur la route. © Trois Couleurs / Carlos Conti

Où réside, selon vous, la modernité de Kerouac ? Dans le désir de tout explorer, de vivre, de sentir à fl eur de peau - et non par procuration devant desécrans. De ne pas refuser le moment. Durant le tournage du documentaire, Lawrence Ferlinghetti etmoi circulions en voiture, à San Francisco. Il a regardé le pont de Berkeley embouteillé et prononcé unephrase que je ne suis pas près d’oublier : « You see, there’s no more away », « il n’y a plus d’au-delà ».À l’époque de Sur la route, il y avait encore un monde à cartographier. Borges disait que son plus grandplaisir dans la littérature, c’était de nommer ce qui n’avait pas encore été nommé. Aujourd’hui, on nousdonne l’impression que tout a déjà été fait ou répertorié. (…) Sur la route, c’est comme un antidote àcet immobilisme. C’est ce qui me fascine le plus dans le livre.

Vos personnages sont pour la plupart situés en marge de la société. Pourquoi cet attrait pour la périphérie ? Parce que le centre n’est jamais très intéressant. Les road movies ne sont jamais sur ce qui se passeau centre, mais dans la marge.

Votre film s’ouvre sur des jambes parcourant l’asphalte et se ferme sur des mains tapant sur une autre route - de papier, celle-là : on y voit Sal en train d’écrire le roman de ses périples sur le fameux Scroll. Ce n’est pas la première fois que vous fi lmez des artistes. Qu’y a-t-il de si cinégénique, selon vous, dans le geste artistique ? Oui, le rouleau, c’est en quelque sorte l’immortalisation de la route. De là une partie de la fascinationqu’il génère. Kerouac l’a pressenti, certainement, même si un accident a permis cette écriture-là – lesblocs de papier qui composent le rouleau auraient, selon une version, été cédés par un voisin. Ce quim’attire le plus chez les artistes, c’est la capacité d’anticiper, mais aussi d’offrir des traces du temps oùils ont vécu. Comme les grands sportifs, d’ailleurs. Ils voient avant les autres.

Machine à écrire Underwood de Sal Paradise (le double de Jack Kerouac interprété par Sam Riley dans le film Sur la route).
Machine à écrire Underwood de Sal Paradise (le double de Jack Kerouac interprété par Sam Riley dans le film Sur la route). © Gregory Smith
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