Une partie des Juifs ultra-orthodoxes d'Israël n'ont pas respecté les consignes sanitaires au début de l'épidémie et certains continuent à ne pas les appliquer. Plusieurs quartiers ou villes sont devenus des foyers infectieux quasiment hors de contrôle. Enquête.

Le quartier ultra-orthodoxe de Mea Sharim à Jérusalem
Le quartier ultra-orthodoxe de Mea Sharim à Jérusalem © Radio France / Frédéric Métézeau

Le chiffre révélé dimanche soir au journal de 20h a stupéfié Israël : une personne hospitalisée pour coronavirus sur deux est issue de la communauté ultra-orthodoxe. Pourtant, cette dernière ne représente que 10% de la population totale, essentiellement dans certains quartiers de Jérusalem, à Beth Shemesh et à Bnei Brak. Dans cette ville près de Tel-Aviv un tiers des personnes testées sont positives au coronavirus. Selon le journal Haaretz ceux-ci se trouvent ainsi confrontés à leur plus grand défi depuis l'Holocauste. Parmi les malades du Covid-19, comment expliquer cette surreprésentation des ultra-orthodoxes ? 

Bnei Brak, première ville ultra-orthodoxe d'Israël

Aux antipodes de Tel-Aviv la méditerranéenne festive, Bnei Brak, située à moins de vingt minutes des plages, est un autre monde. Fondée en 1924 par des juifs hassidiques originaires de Pologne, la ville de près de 200 000 habitants est l'une des plus denses au monde et la première ville ultra-orthodoxe d'Israël. 

La religiosité saute aux yeux : des hommes en chapeau, pantalon, redingote et manteau noirs, des femmes à perruques ou à foulard, une foule très dense et beaucoup d'enfants qui piaillent et traversent la rue sans regarder. Bien souvent, chaque famille compte cinq, six, sept enfants, voire plus. À Bnei Brak, le shabbat est scrupuleusement respecté, avec les commerces fermés et des barrières dans les rues pour empêcher la circulation automobile. Les personnes étrangères à la communauté ne sont pas les bienvenues.

Dans les quartiers religieux (ici à Jérusalem) les femmes doivent être strictement habillées et les groupes de visiteurs étrangers à la communautés ne sont pas les bienvenus
Dans les quartiers religieux (ici à Jérusalem) les femmes doivent être strictement habillées et les groupes de visiteurs étrangers à la communautés ne sont pas les bienvenus © Radio France / Frédéric Métézeau

Masque, visière, gants, lunettes, charlotte sur la tête, protections vestimentaires et blouse, Michael Attal, un kinésithérapeute de Tel-Aviv réquisitionné à Bnei Brak, accueille les patients au centre de soins pour les dépistages :

"34% des personnes testées sont positives. La majorité des gens respectent les consignes depuis quelques jours mais ça a eu du mal à se faire car ils vivent en vase clos. Même si ceux que je vois sont gentils, coopératifs et attentifs, il reste quelques irréductibles. Je ne sais pas si ceux-là viendront faire leurs examens."

Les ultra-orthodoxes vivent selon des codes et des traditions qui ont favorisé la diffusion du virus. Ils ne craignent que Dieu (d'où leur nom haredim signifiant "craignant Dieu" en hébreu) bien plus que n'importe quelle maladie. Dans chaque communauté, le rabbin est un référent bien plus écouté que les autorités israéliennes a fortiori chez certains fidèles anti sionistes qui ne reconnaissent pas l'Etat jugé "impie" puisqu'il n'a pas été fondé par le Messie. 

Les ultra-orthodoxes vivent dans des appartements petits et surpeuplés. Enfin, la télévision, internet et les médias des "mécréants" leur étant interdits, leurs sources d'information sont limitées aux journaux communautaires ou bien aux affiches placardées dans les rues

Pour pallier cette absence d'informations, des ambulances d'organisations humanitaires ultra-orthodoxes sillonnent les quartiers concernés et proclament les consignes sanitaires par haut-parleur. 

Tout cela explique pourquoi le 17 mars, alors que les autorités israéliennes avaient déjà édicté leurs règles de confinement et de distanciation, au moins 150 hommes ont célébré un mariage à Beth Shemesh au mépris des règles élémentaires. La police a dû intervenir pour disperser la noce.

Samedi 28 mars, des centaines d'hommes en noir, la plupart sans masques et sans gants, ont assisté côte à côte aux funérailles d'un grand rabbin à Bnei Brak. La police a préféré autoriser le cortège et l'encadrer autant que faire se peut, plutôt que risquer une émeute. 

Depuis, les policiers ont renforcé les contrôles dans les quartiers concernés, se faisant parfois traiter de "nazis" ou au prix de jets de pierre et de sacs en plastique remplis d'urine. Des hélicoptères surveillent les rassemblements dans les rues et, au sol, les agents verbalisent.

À présent, le ministre de la Santé Yaacov Litzman, issu de cette communauté "ultra", testé positif au virus avec son épouse, envisage un couvre-feu à Bnei Brak. Ce que refuse le maire de la ville, également contaminé. Mais le ministre est ambivalent depuis le début de la crise car, le 19 mars, tout en martelant les mesures de précaution, il espérait dans une interview à la radio que l'épidémie s'achèverait dès le 8 avril avec... l'arrivée du Messie pour la Pâque juive : 

"Nous prions et espérons que le messie arrivera avant Pessah car c'est le temps de la rédemption."

"Je suis sûr qu'il viendra d'ici Pessah et qu'il nous sauvera comme Dieu nous a sauvés et libérés pendant la fuite d'Egypte." Les atermoiements sont les mêmes chez le chef de file spirituel des ultra-orthodoxes ashkénazes qui a consenti à ordonner la fermeture des yeshivot (les écoles religieuses) après s'y être longtemps refusé en expliquant que "cesser l'étude même un seul jour est un risque plus grand pour la survie du peuple juif que le coronavirus" a-t-il notamment déclaré. 

Plusieurs rabbins ont fini par demander le respect des consignes, effrayés par la contamination au sein des communautés et par les nouvelles en provenance de New York, ville aussi très touchée par le virus, où vivent beaucoup de haredim. Mais il reste à savoir s'ils seront écoutés et s'il n'est pas déjà trop tard. À Bnei Brak, Michael Attal est préoccupé. Alors qu'à ce stade Israël semble contenir l'épidémie, il s'inquiète de voir "une frange extrémiste qui continue encore à se réunir dans les synagogues. La grande crainte, c'est que des quartiers ou des villes comme Bnei Brak soient eux-mêmes le foyer de départ d'une nouvelle épidémie". 

"On craint surtout qu'à Pessah, la religion ne reprenne le dessus. Que les personnes ressortent, se voient en famille, aillent faire leurs courses et qu'en fin de compte, les chiffres à peu près stables en Israël ne repartent en flèche vers le haut."

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