Dans un livre intitulé "En mon âme et conscience" publié chez Plon, le cardinal Barbarin revient sur l’affaire Preynat et sur ses procès pour "non dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs". Durant près de 300 pages, il justifie son attitude de l’époque tout en admettant quelques erreurs.

Le cardinal Barbarin lors de sa dernière messe le 28 juin 2020
Le cardinal Barbarin lors de sa dernière messe le 28 juin 2020 © AFP / JEFF PACHOUD

"L’affaire, l’Eglise, la vérité d’un homme". Sur la couverture du livre de Philippe Barbarin, ces mots servent de sous-titre. "On a faussé tout ce que j’ai pu dire. On a interprété des faits en les détournant ". Le Cardinal annonce la couleur dès les premières pages : il veut dire "sa" vérité sur l’affaire Preynat. "Je ne supporte pas qu’une partie de l’opinion pense encore que j’ai couvert ses actes". Aujourd’hui aumônier en Ille-et-Vilaine, celui qui assure ne "pas avoir le souci de défendre son honneur ou sa probité" ne cesse de rappeler qu’il a été relaxé en 2020 en appel (après une condamnation à 6 mois de prison avec sursis en première instance). Qu’il n’a rien voulu cacher. Et que les agressions commises par Bernard Preynat ont eu lieu  12 à 25 ans avant son arrivée au diocèse de Lyon. "J’ai souffert de n’avoir pu dire ce que je pensais" écrit-il.

"Ma peau, vous l’aurez, c’est sûr. Mais faire péter l’Eglise, d’autres plus forts que vous comme Néron, Robespierre ou Lénine ont déjà essayé". 

Dans son ouvrage, Philippe Barbarin dénonce un "assassinat médiatique", dit avoir été "abandonné aux vautours". Insultes dans la rue. Courriers incendiaires. "J’ai été traité de pédophile, dans le métro, dans les rues".  "L’affaire Preynat est devenue l’affaire Barbarin. Le criminel c’est moi, puisque les médias le disent". 

Durant des centaines de pages, il justifie son attitude de l’époque, ses choix. S’il reconnait avoir entendu des rumeurs dès son arrivée dans le diocèse en 2002, "rien n’était précis" explique-t-il, reprenant la ligne de défense tenue lors de ses deux procès. Il rappelle que tout un quartier savait mais que personne, ni victime, ni parent n’a porté plainte. Il pointe les familles et ses prédécesseurs au diocèse. Les formateurs de Preynat, au séminaire. Il interroge l’époque et évoque Gabriel Matzneff dans l’émission Apostrophe. "Dans les années 70-80 et 90, beaucoup de personnalités en vue minimisaient et même justifiaient publiquement ces pratiques". "Il est probable que cette libération des mœurs qui régnait partout dans la société et le discours qui l’accompagnait avaient pu s’infiltrer dans l’esprit de certains prêtres" analyse-t-il. 

Dans un chapitre intitulé "la couleur du martyre", il dit accepter "de porter cette honte qui s’abat sur lui pour que les crimes de pédophilie ne se reproduisent plus". "S’il faut que j’en prenne encore plein la figure, ce n’est pas une grande affaire... C’est déjà arrivé à Jésus et à tant d’autres disciples après lui", s’insérant dans une Histoire qui, selon lui, critique et persécute l’Église. "Critiquer l’Église et trouver une nouvelle manière de la persécuter font partie des défis récurrents dans l’Histoire de France", précise-t-il. Un jour, en réaction à l’invective d’un père de famille, il pense "ma peau, vous l’aurez, c’est sûr. Mais faire péter l’Eglise, d’autres plus forts que vous comme Néron, Robespierre ou Lénine ont déjà essayé". 

Les regrets

Philippe Barbarin reconnait aussi des erreurs, avoir manqué de courage par exemple, quand en 2010, il fait venir Preynat pour évoquer un changement de paroisse. "J’ai interrogé Preynat pour savoir si depuis 1991, il y avait eu le moindre enfant abîmé". "Il m’a répondu : non jamais".  Le cardinal ne lui demande alors que peu d’explications sur son passé. "Ai-je eu peur de ce que j’aurais pu découvrir ?". 

Quand une première victime, devenue adulte et père de famille, se présente à lui en 2014, il "ne pense pas à saisir la justice en raison de son âge et parce que les faits sont prescrits". En 2015, cette victime saisit la justice. 

Philippe Barbarin assure que s’il était au clair sur la marche à suivre avec des cas de pédophilie "actuels", "contemporains", mais qu'il ne savait pas comment réagir face à des témoignages très anciens. Il raconte avoir posé la question, lors d’une Assemblée des Évêques à Lourdes mais juge n’avoir eu comme réponse que des « silences gênés »

Le Cardinal, toujours Archevêque émérite du diocèse de Lyon, se décrit aujourd’hui comme un homme blessé, profondément meurtri. Les cris des victimes sont, écrit-il « incrustés dans ma chair ». « Je n’avais pas mesuré l’immensité de la blessure vécue par ces personnes ». Quand le sujet est évoqué quelques années avant l'affaire au sein de l’Eglise, il explique qu’il ne pensait « pas suffisamment à l’enfant et à son avenir ». Cette façon de penser d’alors, il dit aujourd’hui en avoir honte. 

Sur l’institution, qu’il promet ne pas avoir voulu protéger, il confie : « Oui, il a existé et il existe peut-être encore dans l’Eglise des puissances de frein... comme dans toutes les institutions ». « Le silence, écrit Philippe Barbarin, ne correspond pas toujours à une volonté d’omerta scandaleuse. Le manque de connaissance d’une affaire, le refuse d’avancer vers une vérité toute entière, ne signifient évidemment pas un désir de justifier des actes horribles et condamnables ». 

L'"impardonnable" lapsus "Grâce à Dieu, les faits sont prescrits" 

Dans son deuxième chapitre, "La bête noire", Philippe Barbarin raconte encore le déferlement médiatique qui débute selon lui, le 12 février 2016, quand il est accusé par des victimes, réunies au sein de l’association "La Parole Libérée", de non dénonciation d’actes de pédophilie.
En mars, lors d’une conférence de presse à Lourdes, il prend la parole et lâche cette phrase qu’il portera comme un boulet : la majorité des faits reprochés à Bernard Preynat sont prescrits, "grâce à Dieu". 

"Au lieu de déclarer : c’étaient des faits très anciens, je dis que grâce à Dieu les faits étaient prescrits". Philippe Barbarin revient dans son livre sur une expression "déplorable", "complètement déplacée, un lapsus impardonnable". "Grâce à Dieu", c’est, justifie-t-il, "une expression qui vient habituellement sur mes lèvres, presque de manière automatique". "Qui n’a jamais eu une expression malheureuse ? ". Le cardinal assure qu’il voulait dire que ces faits, très anciens, ne s’étaient "heureusement jamais reproduits". 

A partir de ce moment-là, Philippe Barbarin considère que ses paroles ne seront plus audibles. "Assez vite, j’ai compris qu’il valait mieux ne plus m’exprimer du tout ". 

Preynat et l’Eglise face aux agressions sexuelles

Quand Rome, dans un courrier, conseille en 2015 à Philippe Barbarin de faire cesser la mission pastorale de Bernard Preynat, le Cardinal décide de le laisser finir l’année scolaire, « pour éviter questionnements » et « scandale public ». Ce délai lui sera, évidement, reproché. 

Aujourd’hui, Bernard Preynat, condamné en première instance à 5 ans de prison par le tribunal correctionnel de Lyon, est "libre de ses mouvements" (il a fait appel). Il n’est plus prêtre, depuis son exclusion de l’état clérical en 2019. 

"Bernard Preynat demeure un frère", écrit Philippe Barbarin. "Même lorsque le scandale est énorme et les faits particulièrement révoltants, le coupable reste un de nos semblables". "Nous veillons sur lui (...) un prêtre a accepté de garder le contact avec lui, de le rencontrer régulièrement pour faire le point sur sa santé, sa vie quotidienne, pour l’écouter". 

Philippe Barbarin estime que l’Église a beaucoup changé ces dernières années. Des documents de lutte contre la pédophilie sont distribués dans les paroisses. Les séminaires s’emparent de la question. Chaque cas suspect est transmis à la police et la justice, assure-t-il. Il cite également le travail de la Commission Sauvé, financée par l’Église, qui recense les cas d’abus sexuels depuis les années 50.  "Le plus inquiétant pour moi est que l’épreuve que nous traversons risque de provoquer de nouvelles divisions au sein de l’Église". 

La réaction de l'association des victimes "La Parole Libérée"

Ce livre, et tous les propos qu’il contient,  François Devaux, pilier de l’association de victimes "La Parole Libérée", ne l’a pas lu. Et il ne compte pas s’y plonger. Le titre "En mon âme et conscience " le fait cependant réagir : "l’âme et la conscience sont des qualités cherchées... mais pas trouvées chez Philippe Barbarin". "Mais je comprends très bien qu’il ait besoin de retrouver une identité et une vie, par le biais de cette publication. Moi, cela ne suffira pas à me convaincre".