Dans "Clé USB", paru aux éditions de Minuit, Jean-Philippe Toussaint, emmène ses lecteurs visiter une mine de bitcoins en Chine. Il donne à voir la réalité d'une industrie du big data.

Jean-Philippe Toussaint
Jean-Philippe Toussaint © AFP / ULF ANDERSEN / Aurimages

Désormais les escrocs ne sont plus ni beaux parleurs ni fringants prestidigitateurs d'actions en bourse. Ils sont férus de nouvelles technologies, experts en code, et aiguilleurs de données dans les flux internet. Dans son roman Clé USB, l'écrivain Jean-Philippe Toussaint laisse un fonctionnaire de la commission européenne, chargé de prospective, se perdre dans le monde de la blockchain et des bitcoins. De Bruxelles, sa ville natale, à Dalian, dans la Chine qui le fascine, son narrateur s'offre une parenthèse de 48h, pour percer le mystère d'une entreprise chinoise chargée de récolter des bitcoins.

Les datas, cette mine d'or futuriste

En l’occurrence, son narrateur, contacté par des lobbyistes, trouve une clé USB. Il l'inspecte et en vient à soupçonner l'existence d'une porte dérobée dans les logiciels vendus par une société implantée à Dalian. 

Une porte dérobée, appelée aussi backdoor, est un accès secret aux données recueillies par un logiciel, une fonctionnalité inconnue de son utilisateur. Cette fonctionnalité secrète, connue seulement de son concepteur, lui permet de se rendre maître du logiciel et des informations qu'il recèle. Pour Toussaint, cette idée de porte dérobée au cœur de la blockchain, qui semble s'imposer comme architecture de l'avenir dans les échanges virtuels, est fertile en matériel romanesque. 

"J'ai imaginé un immeuble, avec des étages occupés par des centaines de machines à miner, les 'miners' en anglais, qui scrutent les flux de bitcoins sur la blockchain, et sont programmés pour les récolter", explique-t-il. "Il y a en Chine beaucoup de lieux où se mélangent haute-technologie et poussière ou saleté, comme je le décris dans le roman."

Sa connaissance de la Chine, son intérêt pour les nouvelles technologies, l'ont amené à se passionner pour ces mines de datas, et la part de fantasmes qu'elles peuvent susciter. Il parle de mines plutôt que de fermes, car elles sont comme les mines de charbon du XIXe siècle, ou, plus épique encore, les mines d'or. Particulièrement, quand les données que l'on échange sont de la cryptomonnaie comme les bitcoins. 

En fait, pour celui qui veut se servir de la porte dérobée, il faut être très discret. Toutes les machines qui minent du bitcoin, gagnent un peu d’argent à chaque fois, il faut donc procéder à des prélèvements infimes, en aiguillant les gains vers soi. "C’est une hypothèse que je fais," explique l'écrivain, "les experts que j’ai consultés m’ont permis d’imaginer ce scénario d’une escroquerie". Ainsi les gardiens de la mine, dans cet immeuble sans âme de Dalian, ne peuvent pas soupçonner, l'extorsion qui se déroule sous leurs yeux.

Ça m’a fasciné, c’est un potentiel pour un romancier.  J’ai tout de suite relié les sujets de nouvelles technologies aux questions de cybercriminalité.

"Mon roman se passe en 2016, à l'époque cette crypto-monnaie faisait encore beaucoup fantasmer. Certains pensaient qu'elles finiraient par supplanter les monnaies officielles, mais ça n'est pas le cas".

Passer sous les radars de la surveillance numérique

La clé de voûte du roman, c'est aussi la disparition du narrateur lui-même pendant 48 heures. Deux jours lors desquels il s'extrait de son agenda officiel, et du séminaire auquel il doit participer au Japon. Deux jours hors d'atteinte de sa famille. Un passage sous les radars. "Cela m’a toujours plu d'être parfois injoignable ; j’ai ce fantasme de disparaître momentanément, de parenthèse occulte, car c’est une grande liberté". 

Son narrateur retrouve par ce système, une marge de manœuvre pour comprendre enfin le secret de cette clé USB, en plus d'une évasion de son univers familial. Il se risque aux frontières du réel tel que les perçoivent ses collègues et sa famille. 

"Il y a une inquiétude qui suit le narrateur en permanence. Il y a une inquiétude dans mon livre, mais aucun discours direct sur une prise de position. Les nouveaux paramètres comme la reconnaissance faciale, la transparence des données, je ne les critique pas , je ne suis ni sociologue, ni essayiste. Je peux avoir un avis privé, j'ai un tempérament plutôt optimiste, mais en tant que romancier, je constate cette inquiétude sans porter de jugement".  

C'est la première fois que Jean-Philippe Toussaint, belge, fait apparaître sa ville, Bruxelles, dans l'un de ses romans. Il intègre ici la Chine, où il s'est rendu de nombreuses fois, où ses livres sont traduits. Précédemment, il a publié "Made in China" auxEditions de Minuit le portrait de son éditeur en Chine, Chen Tong, tourné un film, "The Honey Dress", inspiré d'une séquence de la robe de miel contenue dans "Nue" (un précédent roman). Anticipe-t-il la fin de l'Europe et de son influence face à la Chine ? 

"La Chine  est inquiétante et fascinante. L’Europe n'est pas morte, non, mais l’enjeu est grand, le narrateur comprend qu’elle devra défendre son indépendance dans le monde des technologies ; pour l'instant nous sommes dépendants des États-Unis et de la Chine", répond-il.

Si l'on peut être d'accord avec Toussaint sur le potentiel romanesque du monde numérique, son livre tient surtout à l'art du romancier. Le potentiel romanesque, comme une mine d'or, nécessite un savoir-faire d'orpailleur. Ce dont Toussait dispose. 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.