Le souvenir de "Sang et Roses", vu à Avignon, reste celui d'un spectacle enchanteur, même si la critique fut fort partagée. Occupé à rendre compte sur scène de toutes les formes de pouvoir (Mefisto for ever, Wolfskers, Atropa), le flamand Guy Cassiers s'attaque cette fois à l'Eglise. Jeanne d'Arc et Gilles de Rais sont au coeur de ce spectacle écrit par Tom Lanoye et dans lequel la vidéo et le théâtre s'unissent pour le meilleur. Tom Lanoye évoque le destin de deux figures du Moyen-Age. Deux personnages que l'Eglise a portés haut avant de se débarrasser d'eux. Jeanne, figure du bien, la pucelle qui fera du dauphin un Roi, Gilles, figure du mal, riche noble du royaume, compagnon d'armes héroïque de Jeanne qui, à la mort de celle-ci, sombrera dans la sorcellerie et le meurtre de jeunes garçons. D'abord aimé de l'Eglise parce que riche et populaire, il sera à son tour, comdamné et tué. Par ce double portrait, évoqué l'un après l'autre, comme deux fresques inséparables, le duo flamand évoque le pouvoir et les abus des gens d'Eglise au 15è siècle. On devine que ce thème résonne: n'est-il pas question aussi du silence récent de l'Eglise en Flandre, face aux prêtres pédophiles?

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Blog Josse © Radio France / Vincent Josse

Pour évoquer ces destins croisés, Cassiers n'a pas oublié à Avignon pas que le Palais des Papes était là, médiéval lui aussi. Un écran fait d'un assemblage de petits rectangles métalliques était suspendu devant le mur, telle une armure. Il se soulevait et permettait aux personnages d'avancer sur scène. Equipés de micro hf, ce qui leur permettait de parler bas comme si tout n'était que conspirations, les acteurs semblaient aussi à l'aise sur scène que devant les caméras. Leurs visages ou leurs torses étaient filmés, parfois, de face ou de profil et le spectateur voyait autant ce qui se jouait sur scène que ce que la vidéo projetait sur cet "écran armure".

Qu'en sera-t-il à l'Odéon, la grandeur austère du Mur en moins?

Inoubliable, en tout cas, le beau visage aux cheveux courts de Jeanne, Abke Haring, rappel de la Falconetti de Dreyer, belle à se damner dans sa robe rouge, les pieds nus. Mûe par ses voix, elle seule est pure dans ce royaume abject. La poésie de Tom Lanoye résonne, accompagnée des voix de neuf chanteurs du Collegium Vocale Gent. Le dauphin et son entourage sont habillés de noir, comme des oiseaux voraces où l'épouvantable reine, géniale Katelijne Damen, sans maquillage, machiavélique, va être rejetée par son fils incestueux. Dans "Sang et Roses", le metteur en scène évite la facilité du sang et des flammes. C'est par les mots et sans naturalisme que l'on devine les meurtres atroces que Gilles fait subir aux enfants. A Avignon, quand Jeanne périt par les flammes, il suffisait d'une image projetée sur un écran, celle de la vierge dorée perchée au sommet de Notre Dame des Doms. Quand cette image s'agitait soudain, la dorure créait l'illusion du bûcher de la victime. S'ajoutaient à cette beauté, cette grâce, cette gravité, des ombres chinoises, notamment le corps de Gilles qui s'avançait vers le public au moment de sa mort et dont l'ombre grandissait, grandissait sur le mur, faisant de "Sang et Roses" un spectacle permanent et total.Souhaitons que le souvenir de ce grand spectacle se renouvelle dans une salle comme celle de l'Odéon.

"Sang et Roses, le chant de Jeanne et Gilles", de Tom Lanoye, mis en scène par Guy Cassiers, du 8 au 12 février, Théâtre de l'Odéon. Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers.

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