Journal intime d’un économiste durant la crise.1. Mercredi. Keynes encore « Ainsi donc l’auteur de ces essais, malgré tout ses coassements, continue d’espérer et de croire que le jour n’est pas éloigné où le Problème Economique sera refoulé à la place qui lui revient : l’arrière-plan. » C’est la phrase de Keynes que je préfère. Mais le Problème Economique, est, hélas au premier plan pour quelques temps, à cause de cette satané « crise » qui n’est pas près de finir. Invité à France-Culture, sur le thème de « Tous keynésiens ? » je me retrouve avec le directeur de la revue « Sociétal », un anti-keynésien féroce mais plutôt sympa, un prof allemand aux idées vagues, et un prof de la « Toulouse School of Economics » (putaing cong ! la classe !) aux idées reçues, confit dans sa théorie absurde de l’efficacité des comportements, des marchés, et autres calembredaines. Tous démolissent Keynes, que je défends mal, car évidemment ils n’en ont lu que les fiches-cuisines servies par l’Université depuis cinquante ans. J’avoue, hélas, en direct, que je ne suis pas sûr de bien interprêter la crise. Eux, bien entendu, ont tout compris. C’est la définition même de l’économiste : le guignol toujours capable d’expliquer après coup ce qu’il n’a jamais pu prévoir. N’empêche que je veux comprendre, comprendre cette crise ! Comment sortir de la gangue libérale qui imprègne tous articles, discours, livres, notes qui prolifèrent sur la crise ? Relire le père Marx ? Revenir à la lutte des classes ? Je lis systématiquement tous les bouquins qui pullulent comme champignons après la pluie et franchement, rien de bien neuf. Même le très bon « La mondialisation. Emergences et fragmentations » de Pierre-Noël Giraud (1) part du concept de marché. Qui proposera une analyse économique hors de cette saleté de « marché » ? Qui sera notre nouveau Keynes, ou notre Einstein de l’économie ? Qui osera sortir du vieux paradigme, pour non seulement analyser la crise, mais ouvrir vers une autre sortie ? Jeudi. Chômage. « La langue est fasciste » (Roland Barthes). Si la langue est fasciste (entendez : elle nous contraint de toute son autorité, nous enferme dans le corset de la forme), les chiffres en sont les matraques. Le matraquage statistique participe des acoufènes de cette société avec la musique de supermarché et la pub. Cela dit, le chômage explose : 90300 demandeurs d’emplois supplémentaires le mois dernier. Pour nous consoler : 387000 de plus en Allemagne en janvier, et 189000 en Espagne. Mais derrière ces chiffres, quoi ? Des pauvres gens qui tirent la tête avec femmes et enfants, du cafard, de l’angoisse, de la rancœur. Du temps perdu à faire des cv, à quémander à l’ANPE. Le chiffre est anonyme, pur, propre, il déshumanise même quand il dit : « 800000 Tutsis massacrés ». Il permet de ne pas voir. Il étouffe, réduit au silence, comme les « fabuleuses statistiques » à la fin de «1984 ». Je hais les chiffres. Ce qui m’intéresse : que fait-on pour les chômeurs ? On les paye à 100%, comme fait Renault (bravo, en utilisant les RTT des cadres ! Gentils cadres !), on les forme, on leur fout la paix ? De toutes façons on partage, pas le choix. L’horreur libérale : croire que si on indemnise pas les chômeurs, ils vont trouver un emploi ! Au fait : 90000 chômeurs de plus en janvier. A ce rythme, ce sera un million de plus de chômeurs en 2009. Quand on voit que les Allemands prévoient une baisse de leur pib de 5%, ça fout froid dans le dos. Que faire pour les chômeurs. Les aider, point. Ceux qui ont un boulot les aident. Renault qui utilise les RTT pour rémunérer les chômeurs : bien. Mais sous la pression des actionnaires, les licenciements économiques se multiplient, au détriment du chômage technique. Il faut évidemment doubler le nombre d’emplois aidés (il y en avait 700000 en 1994, la moitié aujourd’hui). Et il faut supprimer la loi TEPA et les heures sup défiscalisées. Vendredi. La crise de 29 Toutes les analyses ramènent à la crise de 29. Dans « Les Echos » (26/02), papier de Vittori : « Les fausses leçons de 1929 » Où l’on apprend que la banque fédérale, en 29, n’a pas serré la liquidité contrairement à ce qu’on dit, mais a laché la bonde, en baissant les taux d’intérêt. Et que ça n’a servi à rien. D’où l’inquiétude de Vittori : et si les 3000 milliards de dollars balancés dans l’économie mondiale depuis le début de la crise ne servaient à rien ? Question : si ça ne serti à rien, où passe ce fric ? Vittori ne donne pas la réponse. La réponse est : dans les matelas, les paradis fiscaux, les comptes d’épargne, bref, partout où l’argent est inutile et ne circule pas. Et encore, deuxième partie de la réponse : dans les dettes, que l’injection massive de liquidités éponge en partie. Imaginons que j’ai un portefeuille d’actions qui vaut 100. Grace à ces 100 j’ai pu emprunter 100. Mais si la Bourse s’effondre, et si mes actions ne valent plus que 50, je dois malheureusement toujours 100. L’injection de liquidités sert à éponger une partie de ma perte, sans que l’économie ne soit en rien relancée. Deuxième idée reçue sur 1929 : la chute du commerce international, le retour au protectionnisme. Pas du tout. C’est l’effondrement du crédit, qui a entrainé un effondrement de la production, lequel a fait chuter les échanges internationaux, qui se sont effondrés du 1/3 entre 1931 et 1933. Bref, le repli sur soi est une triste conséquence inévitable de la crise. Ca fout froid dans le dos. Samedi. Coopération et mutualisme L’affaire Pérol : le type qui organise la fusion Caisses d’Epargne et Banque Populaires, pour créer une grosse société anonyme, en devient le patron. Normalement, le pantouflage pour les fonctionnaires est interdit, dans le secteur où ils ont opéré, pendant trois ans. Pérol préfère se servir plutôt que servir l’Etat. 90% des énarques restent dans le service public. Les énarques passés au privé furent-ils de bons gestionnaires (Bouton (Kerviel), Prot, BNP – le défenseur des paradis fiscaux...) ? L’inspection des finances fut un soutien solide et efficace du régime de Vichy (un seul partit, Couve de Murville, si je me souviens bien). Mais le plus important dans cette affaire est la liquidation du secteur mutualiste. La banque mutuelle (pas de recherche de profits et répartition systématique des profits pour les épargnants) fut une grande idée qui donna l’Ecureuil, le Crédit Agricole etc. Les gouvernements de gauche et de droite n’ont eu de cesse de casser le secteur mutualiste. Natixis, banque d’affaires issue des Caisses d’Epargne et des Banques populaires fut créée par des patrons incapables pressés de faire des profits et qui firent des super-pertes : 2.8 milliards d’euros. 31 milliards d’euros d’actifs toxiques ! Reçoit 2 plus 5 milliards d’euros du gouvernement. Bravo, la « gestion privée et efficace » !! Tiens : le pays dont les banques sont les plus profitables est l’Espagne. Grosses banques hyper-rentables et énorme taux de chômage. Félicitations. Encadré : Pérol la voix des guignols Que dire sur celui qui préfère se servir que servir la République ? Qu’il a de l’humour, qu’il imite Sarko à la perfection ? Qu’il a marché sur les pieds de Guaino ? Enarque. Quelle promo ? Antoine Pinay ? Madoff ? Kerviel ? Bill Gates ? Warren Buffet ? Jean-Yves Haberer ? Jean-Marie Messier ? Forgeard ? Bernard Tapie ? Non, promotion Jean Monnet, homme d’affaires et inventeur de la planification à la française. Bon signe ? Encadré : Ramon Fernandez, le petit fils de Ramon Fernandez Et le fils du grand écrivain académicien Dominique Fernandez (Porporino etc.) Quarante deux ans. Enarque de la promotion Gambetta. Pourquoi, bon dieu, l’ENA, qui produit des bureaucrates glacés, distants, friands des ors de la République, a-t-elle toujours choisi comme noms de promo des types bien, en général de gauche, ou des évènements remarquables (Guernica...) ? Besoin de camouflage? Honte ? Ruse publicitaire ? Donc Ramon passe chez Francis Mer, puis chez Nicolas Sarkozy. On lui doit la Loi de modernisation de l’économie. Là, il redevient directeur du Trésor. Après quoi il ira à la Banque de France, à l’AMF ou dans une de ces institutions romantiques et poétiques comme son père et sa mère (Diane de Margerie) les aiment. (1) Editions Sciences Humaines, 2008.

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