Journal intime d’un économiste en temps de crise (6) Inter, avec Dominique Seux Ce matin, vendredi, impossible de me réveiller. Et pourtant le sujet du débat avec D. Seux (des Echos), sur Inter, est essentiel : « Faut-il se réjouir du rejet de la loi Hadopi ? » Les députés ont rejeté ce projet dit « Hadopi » (Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet ). Cette Hadopi punira les internautes qui se livrent au téléchargement illégal. La FNAC a inspiré cette loi. On la comprend : autrefois il y avait des milliers de marchands de disques en France, autant que de libraires, mais ils ont été tués par les grandes surfaces. Dieu merci, la loi Lang, la loi sur le prix unique, a protégé les libraires, et du coup les petits éditeurs. L’Hadopi peut après avertissement, couper l’accès à Internet du fraudeur. En fait, avec ce système policier de surveillance des accès Internet, on généralise une loi d’exception concernant les activités terroristes. Dangereux, non ? Et qui est cette « Hadopi » ? Une simple autorité administrative. Ce type de contrôle liberticide doit évidemment être laissé au juge de droit commun. Je m’étais déjà opposé à Aurélie Filipetti sur la question de la licence globale : taxons l’accès à Internet, redistribuons la taxe entre les auteurs téléchargés, et basta. Exactement le système de la Sacem avec la radio. Taxons le support matériel, les CD. Et laissons tranquille les téléchargeurs. La licence globale était passée sous forme d’amendement (par hasard aussi) au parlement, puis retoquée par Vivendi, la Fnac, Coppée et consorts. Aurélie avait hurlé contre la licence. Pourquoi ? Parce qu’elle est – selon moi - un excellent écrivain ? Aurélie a-t-elle changé d’avis ? Qui est pour le flicage aujourd’hui ? Hallyday, Aznavour, Reno, Clavier. Les jeunes auteurs sont beaucoup plus mitigés. Plutôt contre. Ils savent que les téléchargeurs sont des amateurs, qu’ils font connaître et vendre. Le téléchargement n’empêche pas l’explosion de la fréquentation du ciné. Ni les concerts. Joel de Rosnay nous disait que depuis qu’il vend ses bouquins en libre sur Internet, il n’a jamais autant vendu en librairie. Les choses sont plus compliquées que ne veulent le faire croire ceux qui comparent les téléchargeurs à des voleurs de pain ou (je ne citerai pas de noms(1)) ou des pornographes puisqu’Internet est le lieu de la pornographie. Enfin la loi Hadopi est une menace pour le logiciel libre : on mettra des policiers derrière chaque ordinateur, des mouchards qui seront des logiciels propriétaires, et le rêve des logiciels propriétaires (Microsoft, Apple) est de tuer le logiciel libre. Logiciel libre et dispositif de contrôle d’usage et de mouchardage sont ontologiquement incompatible. Le créateur partage, le marchand exclut. Bref, voilà ce que j’aurais du dire en trois phrases, de façon synthétique, au lieu de quoi Dominique Seux m’a pris d’entrée à la gorge en laissant croire que je défendais le « renard libre dans le poulailler libre ». De la part d’un libéral, ça ne manque pas de sel ! Mais bon, c’est le jeu. J’ai répliqué avec un graphique des Echos pour essayer de montrer que les internautes punis n’iraient pas acheter à la Fnac, que les punis seraient évidemment les plus pauvres, les étudiants, les gens modestes. Je me suis énervé, et il ne faut jamais s’énerver. Pourtant je comprends les types qui prennent leurs patrons en otage, même s’ils ont tort. J’aurais du parler du rackett du téléchargement payant (un euro le morceau, pour ne pas avoir de support me dit Thomas Legrand ! quelle honte ! 15 euros pour quelque chose d’immatériel), mais bon, je ferai mieux la prochaine fois. Evry, avec Philippe Manière. Philippe Manière est tout à fait différent. Libéral affirmé, franc, rieur, pas sournois pour un sou, admirateur du modèle anglo-saxon, tenant du progrès par le marché. Il me raconte comment Philippe Tesson l’a recruté au Quotidien de Paris, avec l’argument : « je ne reçois qu’un candidat, vous tombez bien, vous êtes pris ». Nous partageons une certaine affection pour le vieux renard. Puis Le Nouvel Economiste, puis le Point, puis l’Institut Montaigne, et maintenant, à quarante cinq ans il est enfin à son compte, le rêve de tout authentique libéral. Me dit que le rêve de Sarko est de faire du blé. Mais où ? Areva ? Il éclate de rire. Il connaît bien l’économie. Il est capable de faire un petit topo brillant sur les normes comptables anglo-saxonnes ou européennes. Dans le débat, nous nous opposons violemment sur les paradis fiscaux. Il pense que la question des paradis fiscaux n’a rien à voir avec la crise. Je pense qu’elle est au cœur de la crise : les traders sont payés à Jersey, toutes les grandes entreprises et les grandes banques ont des sociétés écrans. Les paradis fiscaux permettent de délocaliser des fonds et facilitent le hors bilan et les prises de risques insensées de banques. Ils ruinent la démocratie. 70 à 75% de leurs fonds viennent des circuits légaux (et non de la mafia). Quand on sait que 50 milliards d’euros échappent à l’impôt en France, on est sévère avec les paradis fiscaux (10000 milliards de dollars en stock, tout de même, deux fois l’ensemble des plans de relance mondiaux.) Après quoi, le Père Philippe y va de son couplet : « Tous cupides, donc personne cupide. » Gros malin ! Et oui : si le clodo désire deux euros de plus, pourquoi en vouloir à Bouton qui part avec une retraite chapeau de 100000 euros par mois ? J’aimerais bien voir Bouton allant s’expliquer devant les gars de Sony-France ou 3M : « Ouais, j’ai une retraite, mais c’est légal. Vous, ce que vous faites, c’est illégal ! » François Rachline a succédé à Manière à l’Institut Montaigne. Rachline a écrit un excellent bouquin sur l’argent : « Que l’argent soit ! » Il parait qu’à la dernière réu de l’Institut, Besançenot aurait passé pour un centriste mou, tellement ça gueulait contre le capitalisme ! Ah-ah ! Les flics faisant les piquets de grève avec les prolos, et les patrons se déshabillant et allant élever des chèvres. Le grand soir. I-télé avec Chalmin. Les paradis fiscaux (il est contre) le rapport Ricol (il est pour), le déplafonnement de l’Ifs (il est pour), l’Algérie (il s’en fout), Arcelor-Mittal (il a toujours approuvé les licenciements, parce que c’est efficace et ça crée des emplouaaaaahs, ah-ah-ah) bref la routine. Internet avec Christian Laborde Corrida basta ! est tout simplement génial. Laborde démarre bille en tête sur ce que j’aurais du rappeler à la télé devant Caubère et autres nazes : la corrida est le désir de souiller de la beauté. On reparlera du livre. PS : Christian, n’oublie pas que je t’ai promis un tour sur le vélo d’Indurain ! (1) Lire l’excellent excellentissime bouquin de Florent Latrive : Du bon usage de la piraterie, Exils, 2004, vendu sous licence libre.

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